—Je vous suis! Mais, avant la thèse, l'histoire de M. Ritzou? dis-je en marchant entre le professeur de droit à l'Université de Yeddo et le Japonais descendant des sires de Coucy.
—C'est bien simple, dit le Japonais, vous allez voir…
—Non pas! interrompit Me Larribe, l'histoire de mon élève et ami Ogata Ritzou de Coucy, appuyée des papiers et albums de famille que nous sommes prêts à fournir, c'est le complément de ma thèse, c'est la preuve triomphante, le coup de massue aux contradicteurs qui se présenteront; elle doit donc logiquement venir après…
—Cependant, reprit le Japonais, je tiens à établir tout de suite devant monsieur que je ne suis pas un…
—Dites le mot,—je vous ai qualifié ainsi moi-même au début de notre connaissance, mais j'ai fait amende honorable…—un blagueur, c'est du bon français; vos aïeux français du XIVe siècle ne connaissaient pas le mot, car ils n'avaient pas de journalistes et n'appréciaient pas suffisamment les historiens!… Nous établirons ceci tout à l'heure, impétueux Coucy d'extrême Orient! Tenez, je commence ma thèse tout en marchant… Mon cher ami, voici la chose: l'art japonais n'est pas du tout ce qu'érudits, artistes et critiques égarés pensent, un produit purement asiatique, une fleur éclose toute seule au pied du Fousihama, un art sorti du sol, à peine influencé par quelques idées chinoises… Non! l'art du Japon est le fils—naturel—de l'art gothique français du XIVe siècle!
—Vraiment!
—Six années passées au Japon, six années d'études sérieuses, obstinées, pénétrantes, si j'ose dire, six années de fouilles, de comparaisons, de découvertes, m'ont conduit, d'inductions en évidences, à proclamer cette grande vérité: l'art du Japon, celui des peintres surtout,—et vous allez comprendre tout à l'heure comment,—descend en droite ligne de votre art français du moyen âge; c'est un rameau transplanté sur un sol lointain, très différent du sol natal, un rameau égaré qui a poussé superbement et qui, nourri de façon différente, a produit des fruits différents, mais aussi magnifiques, aussi savoureux que ceux de l'arbre paternel lui-même! Vous pensiez qu'entre l'Europe du moyen âge et l'Empire du soleil levant, séparés par tant de terres et d'eaux, nulle relation n'avait été possible? Erreur! La vieille Europe a connu le Japon, vaguement c'est vrai, mais elle l'a connu, et, même avant l'arrivée des aventuriers portugais du XVIe siècle, le Japon a connu l'Europe. On oublie trop la grande ambassade japonaise qui visita Lisbonne, Madrid et Rome en 1584 et que les troubles de la Ligue empêchèrent de venir à Paris. Est-ce que le Japon aurait songé à envoyer une ambassade en Europe si le monde occidental ne lui avait pas été déjà révélé? Le spectacle peu édifiant et peu rassurant offert par l'Europe à cette époque arrêta les sympathies, et le Japon éleva contre nous et nos idées la barrière qui le protégea jusqu'en 1868 et qu'il se repentira sans doute d'avoir imprudemment supprimée juste au moment où l'Europe présente un spectacle encore moins édifiant et moins rassurant que du temps de Philippe II… Mais pas de politique! Donc, premier point, des relations peu suivies, et tout accidentelles, il est vrai, ont existé entre l'ancienne Europe et le Japon. Deuxième point, des Européens ont porté l'art européen,—français, comme vous le verrez tout à l'heure,—aux Japonais du XVe siècle. Ce deuxième point sera établi par moi aussi indiscutablement que le premier. Pour le moment, je m'appuierai seulement, pour arriver à glisser un commencement de persuasion dans votre esprit, sur les analogies évidentes qui existent entre les œuvres d'art des deux pays…
—Oh! oh!