II
Après un dîner pendant lequel l'intarissable Larribe n'avait cessé de discourir verveusement, passant de pures considérations artistiques à un véritable cours d'histoire du Japon, de l'étude des différentes écoles de peinture au récit des guerres civiles d'avant le grand Shiogoun Yoritomo, nous étions montés dans la chambre de Me Ogata Ritzou, avocat au barreau de Yeddo.
Ritzou ouvrant une valise de cuir bordée de cuivre, d'apparence solide, mais sans rien de japonais, en vida respectueusement le contenu sur la table, rangeant en ordre de vieux livres japonais, des albums un peu effilochés, des rouleaux de parchemins d'Europe avec de larges sceaux de cire craquelée, des livres vénérables ressemblant à des missels gothiques un peu fatigués, dont les reliures de peau étaient zébrées de signes ou de cachets japonais, et différents objets parmi lesquels une aumônière blasonnée et une croix d'or.
«Voilà, dit Me Larribe, les archives de la maison de Fioko, jadis si florissante et dominant de son castel plus de quarante lieues de montagnes et de plaines, de rivages et d'îles dans la province de Ksiou…—presque Coucy,—mais ne nous attendrissons pas et passons aux preuves qui vont justifier mes théories… Ritzou, préparez vos papiers, moi je parle!… En l'an de grâce 1395, le croissant menaçant la croix, les hordes ottomanes du victorieux sultan Bajazet lancées sur les provinces du Danube, menaçant de destruction toute la chrétienté, un grand nombre de chevaliers français, et des plus illustres, reprirent la tradition des croisades et marchèrent au secours de Sigismond de Hongrie. Vous savez comment, sur le champ de carnage de Nicopolis, périt toute cette vaillante chevauchée. Sous des tas de cadavres, sous les armures écrasées vomissant de larges ruisseaux rouges, les Turcs recueillirent quelques blessés bons à rançonner; le sire Enguerrand VII de Coucy, un rude batailleur de cinquante-cinq ans, était du nombre. Conduit à Brousse en Bithynie, il guérit lentement ses blessures en attendant les sacs d'or de sa rançon; ces sacs arrivés, Enguerrand de Coucy se préparait à regagner la France, lorsque la fantaisie lui vint de faire, avant de rentrer, un pèlerinage aux Lieux-Saints. Muni de firmans des pachas, Enguerrand, avec quelques chevaliers ou soldats échappés comme lui au désastre de Nicopolis, s'embarqua pour Saint-Jean-d'Acre. Des aventures ou des hasards de navigation jetèrent la petite troupe sur la côte d'Égypte. Ne pouvant voir Jérusalem, Enguerrand de Coucy voulut au moins gravir les pentes sacrées du mont Sinaï qu'il croyait tout proche. Traité d'abord avec courtoisie par le pacha d'Égypte, le très peu commode Enguerrand se brouilla sans doute avec lui, car un beau jour, sur une plage brûlée de la mer Rouge, la petite troupe chrétienne fut brusquement attaquée et, sous les flèches, sous les coups de sabre des assaillants, n'eut que la ressource de se jeter dans une felouque arabe en forçant l'équipage à pousser au large. La situation n'était pas belle. Par bonheur on avait recueilli en Égypte quelques matelots provençaux enlevés par la piraterie, et le chapelain d'Enguerrand, natif des environs de Dieppe, n'était pas dépourvu de connaissances géographiques. La felouque, fuyant les terres inhospitalières, poussa droit vers le sud. L'imperturbable Enguerrand avait l'intention de faire le tour de l'Afrique, qu'il n'imaginait pas si formidablement grande; mais, abandonnée par son équipage arabe, perdue dans les immensités, la felouque ne sut bientôt plus de quel côté tourner sa proue. Elle toucha des contrées étranges, presque fantastiques pour des Européens d'alors, se procura des vivres comme elle put, reprit la mer; traversa des détroits, doubla des pointes, dansa sur bien des mers au souffle embrasé des tempêtes. Des flots, toujours des flots, des terres et toujours des terres inconnues, et jamais la terre de France tant espérée. Enfin, épuisée, abîmée, disjointe, n'ayant plus de voiles ni de vivres, la felouque aborda un sol riant et fleuri, peuplé de gens surpris, mais non agressifs. C'était le Japon. Des bannières flottant sur des castels, des enceintes fortifiées, des princes et des chevaliers, des gens d'armes par les champs, Enguerrand dut être assez bien impressionné par le Japon d'alors qui lui rappelait sa vieille France…
UN ROMAN FRANCO-JAPONAIS
—Parfait, mais tous ces détails, d'où les tenez-vous?