Ce soir j'ai fait avec la comtesse une partie de drogue; la comtesse ne connaissait pas ce jeu: on ne joue pas à la drogue, dans les salons. Nous nous sommes très amusés.
Ce que nous avons ri en voyant la comtesse avec ses petites chevilles sur son joli nez! Et elle se fâchait, et elle perdait de plus en plus, et les chevilles continuaient à venir pincer ce délicat petit nez! Je me suis arrangé de façon à perdre à mon tour pour la faire rire aussi. Berthier s'est déridé à la fin, et Ney nous faisait des calembours un peu salés que la comtesse ne comprenait pas tout à fait. Bonne soirée. Je me disais cependant: «Attention, tu t'endors dans les roses, comme Annibal; tu fais en ce moment ce qu'Annibal a dû faire à Capoue, attention!»
Mülhdorf, 11 October 1806. Steuben.
Mais pour finir la soirée la comtesse a voulu m'apprendre à faire quelques tours de valse; Berthier s'est mis au clavecin. Et en tournant au son d'une langoureuse musique, je me répétais encore: «Prends garde! Annibal a fait tout ça… Il s'est amolli, Annibal, et ça lui a coûté cher!»
La comtesse nous avait gentiment souhaité le bonsoir; moi, à la campagne, j'aime à faire comme les paysans, j'aime à me coucher de bonne heure. Lever à six, coucher à dix, font vivre d'ans dix fois dix. On dit la même chose chez nous en Corse. Rien de plus sain. (Note. Faire mettre au concours par l'Académie, mémoire en prose sur ce sujet, idem poème. Écrire à Fontane).
Je me croyais débarrassé de Berthier, mais, va te faire lanlaire! Tarare pompon!
—Sire, accordez-moi deux minutes, me dit Berthier en me retenant, j'ai quelques rapports, etc., etc., quelques signatures, etc., etc.
Povero mio! Deux minutes! Elles étaient de taille, ses deux minutes! L'animal me retint jusqu'à trois heures du matin. Un travail de cheval!… Pendant que les derniers des fusiliers dormaient au bivac, sauf naturellement ceux qui se trouvaient de garde, moi, leur Empereur, je trimais avec Berthier!…