Mais ne nous oublions pas, sacristi, les affaires avant tout! Ouf! reprenons le harnais. Allez, aimable meunière, en récompense de votre omelette, les petits vers que je vous dédie paraîtront dans le prochain Almanach des Muses, sous mon pseudonyme ordinaire[3], et j'écrirai ce soir pour qu'on vous envoie un vase de Sèvres.

[3] Quel était ce pseudonyme? C'est une question que devrait bien résoudre l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux.

Esquissé à Mulhdorf
13 octobre 1806 par J. B. Dupont, Caporal 35e de ligne
Elève de David (Prix de Rome raté en 1805, conscrit 1806)
Ça va chauffer demain

Ça marche ferme tout autour de nous. Soult a enfin enlevé le bois et rejeté l'ennemi de l'autre côté; c'est à notre tour de remonter le chemin creux et d'y recevoir des volées de mitraille. Bon, quelques boulets s'égarent par ici, ils passent au-dessus de nos têtes, mais le moulin est atteint. Il a une aile brisée et un grand trou en haut, juste où nous déjeunions tout à l'heure. Je ferai envoyer deux vases de Sèvres à la meunière.

La canonnade devient plus furieuse et la fumée augmente; on ne se voit plus à deux pas. Tout à coup, après une heure encore de cet infernal tintamarre, voici la poussée en avant qui se dessine et la cavalerie qui se lance sur les carrés prussiens en retraite. Sublimes horreurs que j'entrevois par moments, par des éclaircies dans la fumée! Il faut marcher en avant. C'est éreintant, et si vous croyez que cette canonnade est agréable quand on a une migraine comme celle qui me travaille depuis le matin! Quel métier, seigneur!

Traversé encore cinq ou six villages en flammes ou démolis par l'artillerie. Je fais des folies, je promets aux gens de leur envoyer comme indemnité quelques-uns de mes plus jolis Sèvres.

La bataille est gagnée. J'en étais sûr depuis le moulin; je ne suis pas superstitieux, mais j'ai remarqué plusieurs choses: d'abord, c'est qu'il y a presque toujours un moulin dans chacune de mes batailles; ensuite, c'est que chaque fois que j'y trouve la meunière la bataille est gagnée d'avance tandis que si c'est le meunier qui me reçoit, je suis certain d'avoir mon paquet. Heureusement que presque toujours le meunier est parti se mettre à l'abri.

L'ennemi est dans une déroute épouvantable; il ne pourra pas, cette fois, dire que cette bataille d'Iéna n'est pas de moi, et que c'est Ricou qui a fait le plan, puisque ce pauvre Ricou est prisonnier.