C'est faire trop d'honneur à la nature humaine, disait Saint-Evremont, que de lui donner de l'uniformité.—Ne peut-on pas ajouter: c'est faire trop grande injure aux femmes et à l'amour que de leur accorder de la constance.—Dans un évangile fantaisiste, d'après un galant écrivain, Dieu a dit aux hommes: «Les coteaux sont couverts de vignes, les femmes sont pleines de roses, les oiseaux chantent dans les bois: écoutez, moissonnez, vendangez.» Aux femmes, Dieu a dit: «Laissez cueillir les roses, elles refleuriront sans cesse,» et les femmes ont toujours suivi la parole de Dieu.

L'amoureux fait fleurir les roses, le libertin les effeuille, les distille et s'en parfume à bon escient; celui-là, au printemps de la vie, se laisse asphyxier follement par elles; celui-ci, plus pratique, les conserve et en évoque les exquises senteurs, avant même que la bise soit venue ou que les frimas aient passé sur sa tête d'archiviste des grâces et de mémorialiste de la beauté.

III

Tache sombre, jour néfaste à marquer sur mon coquet calendrier de Cypris.

Je la rencontrai après un étincelant dîner d'amis, elle marchait crânement, comme seules savent marcher les parisiennes, avec une allure gracieuse et caressante; ses souliers mignons me parurent enfermer le divin pied d'une Fanchette, tandis que ses talons Louis XV, cerclés d'or, battaient avec un son mat l'asphalte du trottoir.

Peut-être avais-je le cerveau quelque peu coiffé de Champagne, peut-être aussi la plénitude heureuse de ma digestion me portait-elle dans l'oeil le monocle de l'indulgence; je ne sais trop, mais je me sentais en veine de gaillardise, l'habit faisait valoir la poupée et, nouveau Faust, je cueillis cette Marguerite de carrefour au sortir du cabaret.—Je pris cette fille comme on s'asseoit au café, sinon pour siroter un grog, du moins pour voir défiler les badauds. Sur la contrefaçon de la carte du tendre, le pays galant représente des promenades extérieures où défilent les spécimens des vices les plus divers, pour peu que l'on sache les faire sortir de l'étrange tanière des souvenirs où ils sont blottis.

En entrant dans sa chambre, j'éprouvai le même écoeurement que si je me fusse sali salaudement. La pièce, assez vaste, était tendue d'un vilain papier à fond rouge, semé d'énormes fleurs grises; une tapisserie de vieil hôtel de province. L'armoire à glace à trois corps, en palissandre ciré, se dressait contre la paroi qui faisait face la cheminée de marbre gris, et d'antiques fauteuils en velours nacarat traînaient sur le tapis ponceau râpé, semblable au drap blanchi d'un billard. Au fond, dans l'alcôve, le lit—élevé comme un autel à Vénus Pandemos—un lit étagé par trois matelas et recouvert d'un surtout en fausse guipure, au travers de laquelle apparaissait le blanc douteux des draps mous, chiffonnés, frippés, torchons encore chauds d'une sale cuisine de gargote d'amour.—Tout cela à l'entresol, en pleine rue Lafitte.

Je restais silencieux, pris de honte; le dégoût me serrait à la gorge.

La fille ôta ses gants, retira son chapeau, ouvrit son corsage avec des lenteurs accablées et des nonchalances d'abrutissement. Son corset qui tomba, oppressait sa taille, et marbrait de filets rouges le jaune bilieux de sa peau; ses bas de soie bleue étaient tirés sur des maigreurs déplorables, et le petit pied de Fanchette était déformé et meurtri. Dans cette mise à nu d'un corps sans ressorts voluptueux, il suintait comme d'un mur d'égout une humidité de vice malsain et des larmes visqueuses de débauche.