—Votre anecdote, ma belle amie, me remet en esprit, ce joli tableau de genre en trois mots, que j'ai lu, je crois, vous ne sauriez le supposer, dans les Mémoires de monsieur Joseph Prudhomme. Monnier y raconte ainsi une visite à mademoiselle Raucourt qui était, vous le savez, au siècle dernier, la grande prêtresse de la secte Anandryne:—«Mademoiselle Raucourt portait une robe de chambre en molleton, des pantalons à pied également en molleton, et un bonnet de coton incliné sur l'oreille.»
«On venait de servir le déjeuner et elle était assise à table entre une jeune fille fort jolie et un petit garçon.
—Prendras-tu du chocolat ou du café au lait ce matin? demanda mademoiselle Raucourt à sa voisine.
—Du chocolat, mon cher Ami; le café au lait me fait mal.
—Et toi, mon petit, veux-tu encore du beurre?
—Merci, Papa, j'en ai assez.»
Cette photographie de famille est exquise, n'est-il pas vrai? Elle en dit plus qu'elle n'est grande; on peut y voir des choses l'infini, et, pour moi qui ai lu et relu la littérature érotique de tous les temps, depuis le grivois jusqu'à l'horrible en passant par les gradations les plus nuancées, je n'ai pas encore oublié ce simple petit croquis de Joseph Prudhomme, expert en écriture, élève de Brard et Saint-Omer.—Ah! comme je voudrais, madame, vous montrer mon érudition profonde sur ce sujet Lesbien; mais il vous faudrait fermer les portes, m'écouter sans rougir ou bien rougir sans m'écouter; je passerai de la Grèce à Rome, de la Chine à l'Orient, de Paris à la Province, de la Régence à l'Empire avec des textes variés. Si vous étiez la Chevalière d'Eon j'oserais peut-être,... mais...
IX
Je comprends mieux que toute autre le compagnonnage intellectuel, m'écrivait la minaudière madame de C., il y a bientôt huit jours;—«croyez-vous que je veuille jouer près de vous le rôle d'une femme jalouse, d'une maîtresse à scènes?—Le ciel m'en préserve; je ne veux rien savoir; je veux vous voir vivre, vous panser l'âme comme une soeur de charité panse les blessures du corps. Je vous apprendrai à aimer de la bonne façon, sans orages, sans déchirements, sans inquiétudes, sans jalousies, tout doucement, bien tendrement; vous serez pour moi un grand baby devant lequel je serai en adoration comme les mères devant leurs enfants.»
Je me suis cru, en lisant ces mots, vers 1820, à l'époque où l'on jouait encore de la cithare sentimentale devant des littérateurs larmoyeux et des poètes édités par Ladvocat.—Madame de C. fait voile vers la quarantaine, ce Lazaret d'amour des femmes du monde; elle est forte et langoureuse, il ne lui manque que le turban de madame de Staël; elle ne veut rien savoir, mais elle veut tout connaître. C'est un autre temps vers lequel elle recule et entraîne ma vie comme pour mieux se rajeunir. Depuis que je la vois, je me meus dans des intrigues à la Ducray-Duminil, je relis par la réalité, Madame de Valnoir, Coelina ou l'Enfant du Mystère, Jules ou le Toit paternel, et autres épopées romancières en plusieurs volumes.—Elle arrive quelquefois le matin comme un ouragan, dans un grand manteau noir, la tête encachotée dans une longue mantille; elle se pâme et comprime les battements de son coeur, s'affaisse sur un siège et semble dire: «On m'a suivie, je suis perdue.»