Il y eut dans le commencement dix-sept sociétés chrétiennes différentes, comme il y en eut neuf chez les Juifs, en comptant les deux espèces de samaritains. Les sociétés qui se flattaient d'être les plus orthodoxes, accusaient les autres des impuretés les plus inconcevables. Le terme de Gnostique qui fut d'abord si honorable, et qui signifiait savant, éclairé, pur, devint un terme d'horreur et de mépris, un reproche d'hérésie. S. Epiphane, au troisième siècle, prétendait qu'ils se chatouillaient d'abord les uns les autres, hommes et femmes, qu'ensuite ils se donnaient des baisers fort impudiques, et qu'ils jugeaient du degré de leur foi par la volupté de ces baisers; que le mari disait à sa femme en lui présentant un jeune initié: fais l'agape avec mon frère; et qu'ils faisaient l'agape.»
Voltaire n'ose ajouter dans la chaste langue française ce que S. Epiphane ajoute en grec[[4]]. Saint Augustin remarque qu'on regardait autrefois les baisers donnés à la femme d'autrui comme dignes de grands châtiments. Le Cardinal Tuschus nous apprend aussi que dans le Royaume de Naples on infligeait une forte amende à ceux qui baisaient une vierge par surprise dans la rue et qu'on les reléguait loin du lieu même où le péché mignon avait été commis. Un Évêque de Spire, qui vivait du temps de l'empereur Rodolphe fut obligé de sortir de l'Empire pour une semblable cause.
[4] Epiphane. Contra hoeres, liv. I, tome II.
En France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, le baiser public fut toujours considéré comme un acte de civilité et de déférence; les Cardinaux avaient droit de donner l'osculation aux reines sur la bouche, et toute honnête dame eut considéré comme un affront de ne pas recevoir un baiser de lèvres à lèvres lors de la première visite d'un seigneur. La plus charmante des voluptés devint ainsi banale: «La Cherté, écrivait alors le Saige Montaigne, donne du goût à la viande: voyez combien la forme de salutations qui est particulière à notre nation abâtardit par sa facilité la grâce des baisers, lesquels Socrate dit être si puissants et dangereux à voler nos coeurs. C'est une déplaisante coutume et injurieuse aux dames, d'avoir à prêter leurs lèvres quiconque a trois valets à sa suite, pour mal plaisant qu'il soit: et nous mêmes n'y gagnons guère; car comme le monde se voit porté, pour trois belles, il en faut baiser cinquante laides, et à un estomac tendre comme sont ceux de mon âge, un mauvais baiser en surpasse un bon.» Pour les dames, à quelqu'époque que ce soit, elles furent toujours sensibles aux baisers énamourés d'un galant cavalier, et si quelques-unes s'en offensèrent en apparence, la plupart d'entre elles, en recevant l'accolade sur la joue gauche furent tentées, en tendant la joue droite de répondre ainsi qu'une belle demoiselle surprise à l'improviste par un joyeux brusquaire: «Monsieur, vous m'offensez, mais voici l'autre côté, je sais mon évangile.»
III
«S'il est désagréable à une jeune et jolie bouche de se coller par politesse a une bouche vieille et laide, dit l'auteur de Candide, il y avait un grand danger entre les bouches fraîches et vermeilles de vingt vingt-cinq ans; et c'est ce qui fit abolir la cérémonie du baiser dans les mystères et les agapes, c'est ce qui fit enfermer les femmes chez les Orientaux, afin qu'elles ne baisassent que leurs pères et leurs frères; coûtume longtemps introduite en Espagne par les Arabes.»
La science a-t-elle besoin de prouver qu'il y a un nerf de la cinquième paire qui va de la bouche au coeur et de là plus bas? la nature a tout préparé avec le génie le plus délicat: les petites glandes des lèvres, leur tissu spongieux, leurs mamelons veloutés, la peau fine, chatouilleuse, leur donnent un sentiment exquis et voluptueux, lequel n'est pas sans analogie avec une partie plus cachée et plus sensible encore. La pudeur peut souffrir d'un baiser longtemps savouré entre deux piétistes de dix-huit ans.—Ronsard a poétisé comme suit ce tact charmant de lèvres:
Il sort de votre bouche un doux flair, que le thim,
Le jasmin et l'oeillet, la framboise et la fraise,
Surpasse de douceur, tant une douce braise