La conjonction des lèvres est l'écussonade de la plus vive jouissance, lorsque pour la première fois, en toute liberté, deux muqueuses se soudent dans une effusion commune—: Les deux amants sont là, seuls et encore timides; ils ont la gaucherie d'une entrevue à huis-clos, où les sens sont plus éloquents que les proclamations du désir; les mains se sont pressées, déjà un bras s'arrondit sur cette hanche mignonne; les épaules se touchent, les joues se frôlent, les poitrines se soulèvent et soupirent; les coeurs battent à l'unisson d'espoir et aussi de cette crainte vague qui fait antichambre à la porte du bonheur. Lui, sourit et mitonne ses délices; elle, sur la défensive de convenance, muguette et chiffonne son joli babouin dans une moue adorable. Voici que les visages se rapprochent, que les cheveux s'unissent et que les yeux dardent les yeux à des profondeurs volupteuses et infinies: un fluide mystérieux les enserre et les berce; sur cette jolie nuque blonde et rose ainsi que sur ce col brun d'Antinoüs, il passe comme un frisson avant coureur du spasme. Leurs cerveaux, accablés, semblent en ébétude tant est verdissante cette extubérance sensuelle, qui fait que les jouvenceaux, comme les bacchantes, se grisent eux-mêmes de leurs propres facultés. Tout à coup ces torses se cambrent, ces têtes se renversent, ces lèvres muettes se choquent, s'alluchent se confondent dans une haleinée de chaude amour, et des baisers acres et mordicants font entendre des petits bruits rieurs, délectables, alangouris qui se prolongent et s'achèvent comme un glou-glou d'ivresse entre ces deux heureux fretin-fretaillant.
Rien n'est comparable à ces liesses; les corps enlacés, s'acquebutant dans une puissante étreinte, se contournent en torsions d'amour; les lèvres mâles happent cette bouchelette fraîche ainsi que rosée, tandis que lancinantes et frétillant dans de diaboliques mouvements, les langues inassouvies se mordillent comme fraises et paraissent, dans l'imagination de ces félicités poignantes, sucer l'âme de sa vie, et faufrelucher la vie de son âme.
On dirait qu'en pareille délectation, on vide l'épargne de son être; Belzébuth trépigne dans les entrailles et s'y démène convulsivement, on demeure dans l'oubliance de toute l'humanité, et, sur ces lèvres de roses, où balbutie encore l'amour anéanti dans cette longue embrassée, les amants ne laissent mourir le plaisir que pour le faire renaître avec un renouveau plus quintenencié, avec des accents plus humides et brûlants à la fois.
L'abbé Desportes a chanté la saveur de baisers si tendres dans ses rhythmes exquis:
Et qu'en ces yeux nos langues frétillardes
S'étreignent mollement...
Quand je te baise, un gracieux zéphir
Un petit vent moite et doux qui soupire,
Va mon coeur éventant.
et plus loin: