C'est un doux air embaumé de fleurettes,
Où, comme les oiseaux, volent les amourettes.
De tout temps, chez tous les peuples, des poètes de génie ont détaillé les charmes du baiser lascif; Virgile, Platon, Moschus, Tibulle et Catulle, Le Tasse, Le Dante, Pétrarque, Ronsard, Belleau, de Magny, le grave Corneille et le vertueux Racine, Voltaire et Rousseau; prosateurs, moralistes et philosophes, chacun a voulu analyser ces extases du baiser qui béatifient la passion.
Me sera-t-il permis de traduire ici l'inimitable Baiser seizième[[5]] de Jean Second, si chaud et si coloré dans sa belle latinité, qu'il peut paraître téméraire d'en rendre le sens exact sans craindre d'en atténuer les fantasieuses délicatesses. Je traduirai moins lourdement que Ménage, plus tendrement que Balzac, peut-être moins sentencieusement que Gui-Patin.
[5] Jean Second.—Basium XVI: Latonæ nivoeo sidere Blandior, etc.
IV
—Toi qui es plus étincelante que l'astre brillant de la pâle Phoebé, toi qui surpasse en éclat l'étoile d'or de Vénus, ô ma douce Néoera, accorde moi cent baisers; prodigue-les moi avec autant d'abandon que jadis Lesbie les donna à son poète inassouvi; cueille-les sur ma bouche, en aussi grand nombre que ces grâces amoureuses qui se jouent sur tes lèvres mutines et sur tes joues rosées. Fais pleuvoir sur mon corps ces mêmes accolades aussi drues que ces traits enflammés lancés par tes regards ardents qui font naître à la fois la vie et la mort, l'espérance et la crainte, la joie et les soucis cuisants. Que tes baisers soient plus multiples, plus acérés que ces flèches innombrables, dont un petit Dieu léger et moqueur, puise la variété dans son carquois doré, pour en férir ma pauvre âme, et, ce chant de tes lèvres, joins les propos grivois, les soupirs voluptueux et les plus aimables caresses. Imite ces tendres colombes qui, dès le réveil du printemps, bec contre bec, se trémoussent des ailes; Néoera, viens à moi, éperdue, défaillante, accablée de désirs, ta bouche sur ma bouche, collée étroitement: tourne avec langueur tes yeux noyés d'une humide flamme et d'une lubricité poignante; alors seulement fais appel à ma virilité, renverse-toi sans force entre mes bras: je t'enlacerai, je te presserai contre moi, je t'environnerai de mon amour, et, parcourant tes appas glacés, je te ferai renaître au rouge soleil de Cythère; je te rappelerai à la vie par une savoureuse et lancinante embrassade, jusqu' ce que succombant moi-même, dans les plaisirs de cette ardente becquée, je sente mon âme m'échapper, s'écouler et passer sur tes lèvres. A cet instant, ma Néoera aimée, je soupirerai, bien bas, comme dans une agonie de volupté: Je meurs, je meurs, ma tant douce maîtresse, je meurs de plaisir et d'amour; prends-moi, recueille-moi, embrasse-moi de tes bras frais et potelés, je défaille et suis sans ardeur ni puissance. Tu me réchaufferas alors sur ton coeur embrasé; dans le parfum d'un de tes baisers tu m'insuffleras la vie et, m'éveillant peu à peu sous les mignards attouchements de tes lèvres empourprées et mielleuses, je redeviendrai de nouveau ton amant, ton seigneur et ton maître.
C'est ainsi, ma Néoera, que nous devons arrêter la faux du temps, pendant les courts instants de notre bel âge. C'est ainsi, dans des douceurs cupidiques qu'il est sage de laisser s'écouler la jeunesse insouciante et rieuse; le plaisir a l'éclat des fleurs nouvelles qui tôt se fanent et se dessèchent. Sans qu'on y songe, voici venir la morne et pénible vieillesse avec son cortège de douleurs, de tristesses, de regrets superflus la décrépitude, et la mort nous guettent: Le temps presse, Néoera aimons-nous.
V
La bouche féminine, pour coquettement appeler le baiser et évoquer le désir, doit être plus petite que grande, d'une heureuse harmonie, les lèvres bien tournées, délicates, ni trop écarlates ni trop pâles, colorées d'une pointe de carmin, légèrement retroussée aux commissures et scintillantes sous l'humidité des caresses attendues. Le rire y doit creuser des fossettes friponnes au bas même du visage, et découvrir, comme d'un écrin sort un rang de perles, des dents petites, bien enchâssées également dans le vermeil des gencives et dont l'émail soit d'une blancheur japonaise à peine irisée. Le plus mince défaut buccal, pour un raffiné, est la mort des baisers d'amour; il ne faut point qu'une bouche soit ce qu'on appelait au seizième siècle: un abreuvoir mouches, elle doit, au contraire, prendre des airs musqués et affriander les yeux qui la contemplent. Certaines bouches ne sont qu'avaloirs sans expression; les lèvres grasses y bobandinent, les lourdes lippées y entrent, et les caquets en sortent, ce sont cavernes bien aviandées où tombent les léche-frions de cuisine, mais où ne parviennent point les hautises des gentilles accolades.