Et ne m'espargne ta bouche;
Incontinent tu mourras:
Lors tu te repentiras
De m'avoir été farouche.
Hélas! sa douce jouvence est passée, mais elle ne peut se repentir!
Lorsqu'elle avait terminé cette suave mélopée, elle se levait brusquement et m'enlaçant par derrière, m'étreignant comme un être qu'on peut perdre, me renversant sur sa gorge, elle m'embrassait avec avidité, elle se donnait à moi, elle était affolée comme si elle eut compté ses jours et ses nuits, et juré de ne rien regretter selon les présages du poète vendômois.
En ouvrant ce tiroir je trouve ses lettres et les miennes: tout un roman qu'il faut laisser inédit, à l'abri du vulgaire. Une une, je les relis sans y trouver de quoi brutaliser la délicatesse de mes souvenirs; ces tendres billets parfumés ont une candeur de passion, une verve d'amour, un brillant d'expression qui me transportent. Le coeur a son style et son éloquence, l'un et l'autre sont simples et touchants, ils frappent plutôt l'âme qu'ils n'éblouissent l'esprit; ils ont le pathétique de la foi et la grande beauté des paroles soudainement issues des sensations mêmes qui les ont fait proférer.—A quelle école autre que l'amour, une femme pourrait-elle apprendre un art si fin d'analyse? Sur quelle palette d'adjectifs, dans quels dictionnaires des passions puiserait-elle ces nuances expressives, à la fois sobres et alambiquées?
Le cerveau livre hâtivement ses trésors quand l'incendie est allumé dans le coeur et que la raison en s'enfuyant laisse tout au pillage des sentiments majeurs.—Il est des pages qui me feraient pleurer et rougir de plaisir au même instant, il en est d'autres que je déguste savoureusement dans ma tête, comme ces sucreries quintessenciées qu'on laisse fondre en gourmet sur les muqueuses les plus sensuelles. Jolies pattes de mouches, coquetteries féminines, petits mots doucereux, locutions adorables, néologismes venus de l'âme, à quelle littérature peut-on vous comparer! Comme Mme de Sévigné est froide et minaudière auprès des vivantes amoureuses et des brûlants épistoliers.
Près de ses lettres, dans une vaste cassette de Lapis-lazuli enchâssé d'or, sa longue chevelure blonde est étendue plusieurs fois roulée sur elle-même. Elle me l'avait promise maintes fois, et lorsqu'elle resta blémie sur l'oreiller, froide et presque violacée, j'eus l'héroïque volonté de couper moi-même cette toison superbe, je fis crier les ciseaux dans cette chevelure ruisselante, à la racine, et je me pris à sanglotter puérilement, quand je vis cette chère petite tête de morte, rase, mignonne et garçonnière, comme ces visages étranges de babys des peintures anglaises.—N'ai-je pas eu depuis souvent la faiblesse de sortir ces nattes de leur écrin, de les baiser avec passion, de les manier, de les tresser, de me complaire à les enlacer autour de mes bras, de mon cou et quelquefois de m'endormir avec elles.—On a dit avec vérité: En amour plus on est délicat, plus on s'amuse aux bagatelles. Mais ces bagatelles des amours défuntes, de quel nom peut-on les nommer?
Ici, dans un coffret étroit de bois de rose, je retrouve une branche de lilas fanée, cueillie, au printemps de l'année, dans l'Eldorado des jouissances complètes, à la campagne, pendant une nuit étoilée et sereine où j'éprouvai, en sa possession, des sensations si fraîches et si entières que je fus heureux jusques aux larmes. Nulle page de mon existence galante n'a pu et ne pourra jamais effacer la félicité immense, l'épanouissement de joie intime qui me ravit alors en faisant tressaillir jusqu'aux fibres les plus tenues de mon être.