Avec toutes ces belles qualités, elle me cause des déplaisirs mortels; elle dédaigne les nœuds de l'hymen; elle veut garder une perpétuelle virginité. Diane est sa divinité chérie; elle ne connoît d'autre plaisir que de chasser; tirer de l'arc. La vie est devenue pour moi un fardeau insupportable: j'espérois lui donner pour époux mon neveu, jeune homme aimable, dont la société et le commerce sont remplis d'agrémens. Tous ces avantages ne lui servent de rien; elle demeure inébranlable dans sa résolution: caresses, promesses, raisons, tout est inutile. Ce qui m'afflige le plus,c'est qu'elle tourne contre moi les armes que je lui ai données.[14] Elle tire de l'instruction et des leçons qu'elle a reçues de moi, des preuves de la bonté du plan de vie qu'elle a embrassé. La chasteté, à ses yeux, est une vertu plus qu'humaine; elle nous approche de la divinité: c'est un bien incorruptible, impérissable, que rien ne peut altérer; Vénus, les Amours, l'Hymen, ne méritent que le mépris. O Calasiris! j'implore votre secours. J'ai profilé de l'occasion favorable, que m'a présenté le hasard pour vous entretenir un peu long-tems: obligez-moi; employez auprès d'elle toutes les ressources que peuvent vous fournir votre adresse, vos lumières, votre éloquence; persuadez-lui qu'elle est née femme. Vous pouvez aisément la voir, si vous le désirez: elle ne fuit point la société des hommes; très-souvent elle est au milieu d'eux, et n'en reste pas moins vierge. Elle habite, comme vous, l'enceinte qui environne le temple. Ne rejetez pas mes prières, ne souffrez pas que je passe ma vieillesse dans une triste solitude, sans enfans, sans consolation. Je vous en conjure au nom d'Apollon, et de tous les dieux que vous adorez en Egypte.

Je ne pus retenir mes larmes, mon fils, quand je vis couler celles de Chariclès; je lui promis de faire tout ce qui seroit en mon pouvoir.

Pendant que nous réfléchissions sur les moyens de changer le cœur de Chariclée, on vint annoncer à Chariclès que le chef de la théorie[15] des Ænéens étoit depuis long-tems à la porte du temple, et attendait le grand-prêtre pour commencer le sacrifice. Je demandai à Chariclès quels étoient ces Ænéens, cette théorie et le sacrifice qu'ils venoient offrir. Les Ænéens, me dit-il, sont les plus nobles des Thessaliens; leur sang est le plus pur de la Grèce: ils descendent d'Hellen, fils de Deucalion, et habitent les bords du golphe de Mélie; ils donnent à leur capitale le superbe nom d'Hypate, nom qui lui vient, selon eux, de sa supériorité et de sa prééminence sur les autres villes, et selon d autres, de sa situation aux pieds du mont Æta. Tous les quatre ans, à l'époque de la célébration des jeux pythiques qui, comme vous le savez, se célèbrent actuellement, les Ænéens envoient une théorie pour offrir des sacrifices à Néoptolême, fils d'Achille; car c'est ici, au pied même de l'autel d'Apollon, qu'il expira sous les coups du perfide Oreste, fils d'Agamemnon.

Cette théorie est plus magnifique que toutes les autres; celui qui est à sa tête prétend descendre d'Achille. J'ai vu ce jeune homme, rien en lui ne dément cette origine: sa beauté, sa taille annoncent vraiment une naissance illustre. Je parus surpris; je lui demandai comment un Ænéen osoit se dire descendant d'Achille; car l'Egyptien Homère dit dans ses ouvrages qu'Achille étoit de la Phthie. Ce Thessalien, me répondit Chariclès, et tous les Ænéens avec lui, n'en soutiennent pas moins qu'Achille naquit parmi eux; que Thétis sortit du golphe de Mélie pour épouser Pelée; que cette contrée étoit autrefois appelée Phthie; que la célébrité d'Achille a seule dicté tant d'impostures aux autres peuples sur la naissance du vainqueur d'Hector. Il fait même remonter son origine jusqu'aux Æacides. Il dit que Ménesthius, l'un de ses ayeux, fils du Sperchius et de Polydore, fille de Pelée, accompagna Achille sous les murs de Troye, comme un de ses premiers capitaines; qu'il dut à sa naissance le commandement du premier corps des Mirmidons. Tant de titres de noblesse, tant de preuves qu'Achille est né parmi eux, sont encore appuyées par ce sacrifice immolé à ses mânes. Ils prétendent que les

Thessaliens ne leur ont cédé le droit de l'offrir, que parce qu'ils reconnoissent les liens qui.... On peut, dis-je à Chariclès, leur céder toutes leurs prétentions, convenir de la vérité de ce qu'ils disent. Faites venir ce jeune homme; je désire ardemment de le voir.

Chariclès s'empresse de me satisfaire, et le jeune homme paroît. Il avoit en effet beaucoup de traits d'Achille, son regard, sa fierté; il portoit la tête droite: sa chevelure, séparée dessus son front, étoit bouclée et arrêtée par derrière; sur son visage étoit peint un courage martial;[16] ses narines ouvertes respiroient l'air librement; ses yeux, d'un bleu foncé, tiroient un peu sur le noir; son regard avoit une noble et aimable fierté, et faisoit l'impression d'une mer qui se calme après avoir été agitée.

Lorsqu'il nous eut fait les complimens d'usage, auxquels nous ne manquâmes point de répondre: il est tems, dit-il à Chariclès, d'offrir le sacrifice, afin que nous puissions faire des libations sur le tombeau de Néoptolême, et accomplir toutes les cérémonies usitées. Allons, reprit Chariclès; et en même tems il se leva. Vous verrez Chariclée aujourd'hui, dit-il, en s'adressant à moi, si vous ne l'avez pas encore vue: il est d'usage que la prêtresse de Diane assiste à cette solemnité, et aux libations que l'on offre à Néoptolême.

J'avois déjà vu plusieurs fois Chariclée; plus d'une fois elle avoit immolé avec moi des victimes; elle m'avoit plus d'une fois questionné sur les choses saintes cependant je ne répondis rien à Chariclès, attendant l'avenir avec impatience.

Nous dirigeâmes nos pas vers le temple: déjà les Thessaliens avoient tout préparé. Quand nous arrivâmes aux autels, le jeune homme commençoit déjà le sacrifice, qui fut précédé de la prière du grand-prêtre. La Pythie, du fond du sanctuaire, rendit cet oracle:

Célébrez, ô Delphiens, celle dont le nom commence par Charis et finit par Cléos, et le fils de la déesse; ils quitteront mon temple, fendront les flots écumans, arriveront dans un pays brûlé par le soleil. Là, une mître blanche, qui couronnera leurs cheveux noirs, sera la récompense de leur vertu.