O Cnémon! si nous croyons que les ames ont une origine céleste, et qu'elles ont entr'elles une sympathie invincible, ce n'est pas sans raison. A peine Chariclée et Théagènes s'apperçoivent-ils que leur ame, dès ce premier abord, semble reconnoître son image et s'élancer vers un objet digne d'elle. Ils restent tous deux saisis, étonnés. Ils ne se hâtent point, l'un de prendre, l'autre de recevoir le flambeau. Ils se regardent long-tems mutuellement: ils semblent s'être déjà vus, se reconnoître et chercher les traits l'un de l'autre; après vient un sourire léger et furtif que le mouvement seul de leurs yeux indique: ils rougissent comme s'ils en avoient honte; ils palissent comme si un trait aigu eût pénétré jusqu'au fond de leur cœur. En un mot, mille changemens qui se succèdent rapidement sur leur visage, l'altération de leurs traits, tout révèle l'agitation de leur ame.

Tous les assistans étoient occupés des différentes cérémonies du sacrifice, de pensées diverses; Chariclès attentif aux vœux et aux prières accoutumées qu'il récitoit: personne ne s'apperçut de rien. Je ne pensois qu'à observer ces jeunes gens depuis le moment que j'avois entendu l'oracle rendu à Théagènes pendant le sacrifice, et je croyois pouvoir percer le nuage qui couvroit l'avenir: mes efforts furent vains, je ne pus rien découvrir. Enfin Théagènes, s'arrachant de-là comme par violence, met le feu au bûcher: là finit la cérémonie. Les Thessaliens furent se livrer à la bonne chère; chacun se dispersa et se retira chez soi.

Chariclée se revêt d'une robe blanche, et, suivie de quelques-unes de ses compagnes, elle se rend dans l'enceinte qui environne le temple, où étoit sa demeure. Elle n'habitoit plus avec celui qu'elle regardoit comme son père; elle s'en étoit séparée pour se perfectionner dans la pratique des vertus. Ce que j'avois vu, ce que j'avois entendu n'avoit fait que redoubler mon inquiétude. Je cherche Chariclès avec empressement, et lui-même vient au-devant de moi. Avez-vous vu, me dit-il aussitôt qu'il m'apperçut, celle qui fait ma gloire et l'ornement de la ville de Delphes, Chariclée?—Je l'ai déjà vue plusieurs fois, et non, comme dit le proverbe, en passant et par hasard. Plusieurs fois j'ai offert des sacrifices avec elle. Elle m'a interrogé sur tout ce qui concerne les dieux et la religion; et j'ai eu le plaisir de satisfaire à ses questions.—Que pensez-vous? A-t-elle ajouté à l'éclat de la fête?—Ah! Chariclès, c'est me demander si la lune brille au milieu des autres astres.—Cependant les yeux se sont arrêtés sur le jeune Thessalien.—Il est vrai, mais on ne lui donnoit que la seconde et même la troisième place; mais votre fille étoit un astre lumineux dont la splendeur éclairoit toute la pompe.[18]

Chariclès étoit au comble de la joie. Je voulois gagner sa confiance et je parvenois à mon but. Je vais voir Chariclée, me dit-il en souriant. Voulez-vous m'accompagner? Allons voir si le tumulte de la fête ne lui a pas causé quelque indisposition. J'acceptai sa proposition, en lui disant que rien ne me touchoit autant que ce qui pouvoit l'intéresser.

Arrivés à la demeure de Chariclée, nous entrons et la trouvons sur son lit, l'air égaré, l'œil humide de pleurs que l'amour lui faisoit verser: elle embrasse son père, qui lui demande ce qu'elle souffre. Elle se plaint d'un violent mal de tête. Elle demande qu'on la laisse seule pour qu'elle repose. A ces mots, Chariclès sort de la chambre, recommande aux esclaves de faire le plus grand silence. Qu'y a-t-il donc, mon cher Calasiris, me dit-il? Quelle est cette indisposition de ma fille? Ne soyez pas étonné, lui dis-je, si dans une fête aussi brillante, au milieu d'un peuple aussi nombreux, votre fille a été enchantée. Quoi donc, me répond-il avec un sourire ironique, vous croyez aux enchantemens, comme la multitude? Sans doute, lui dis-je, autant qu'à toute autre vérité; et voici le fondement de ma croyance.

L'air, qui nous environne, pénètre dans notre intérieur par les narines, par les yeux; par la respiration et par tous les autres passages: il nous transmet avec lui les qualités dont il est imprégné, et les communique à tous ceux qui le respirent. Un homme regarde-t-il avec des yeux d'envie un bel objet, l'air qui l'environne se trouve infecté de cette funeste qualité, et par la respiration il transmet à tout ce qui l'approche le germe de cette passion: cet air extrêmement délié et subtil pénètre jusque dans la moële des os; et l'envie cause alors une maladie qui s'appelle proprement fascination. Examinez, mon cher Chariclès, combien de personnes sont attaquées de maux d'yeux, de la peste, sans avoir touché aucune personne atteinte de ces maladies, sans avoir couché dans le même lit, sans avoir mangé à la même table, mais par le seul contact de l'air qu'elles ont respiré. La génération de l'amour est encore une preuve de cette vérité. C'est par les yeux que, comme à la faveur d'un vent favorable, il décoche ses traits dans nos ames. De tous nos sens la vue est le plus mobile, le plus susceptible de s'enflammer, celui qui reçoit le plus aisément les impressions des objets étrangers. Les flammes qui pétillent dans nos yeux, facilitent à l'amour l'entrée de notre cœur.

Je vais vous en donner encore une preuve, tirée de la nature elle-même. Elle est consignée dans nos livres sacrés, qui traitent des animaux. Le Charadrius guérit de la jaunisse: si cet oiseau est regardé par un homme attaqué de cette maladie, il détourne les yeux, les ferme et s'enfuit; ce n'est pas, comme quelques-uns le croient, qu'il refuse son secours; mais, s'il regarde cet homme, il attire à lui sa maladie. C'est une qualité qu'il tient encore de la nature: aussi évite-t-il sa vue comme un trait perçant. Vous savez encore que l'haleine et les regards du serpent appelé Basilic, sont funestes et mortels à tout ce qu'il rencontre. Il ne faut donc pas s'étonner si quelques personnes enchantent même leurs meilleurs amis, ceux à qui elles veulent le plus de bien. Envieuses par tempérament, le cœur chez elles est innocent, la nature seule est coupable.

Vous venez, me dit Chariclès, après quelques instans de silence, de faire luire à mes yeux un flambeau qui dissipe les ténèbres dont mon esprit étoit obscurci. Plût aux dieux que le cœur de Chariclée fût sensible et qu'il connût l'amour! Non, je ne la regarderois pas comme malade, mais comme jouissant d'une parfaite santé. Vous savez ce que je vous ai demandé. Hélas! il n'est pas à craindre qu'avec son aversion pour l'hymen et pour l'amour, elle soit attaqué de ce mal: c'est plutôt à quelque enchantement qu'il faut attribuer son indisposition. O vous, mon ami, vous dont les lumières sont si étendues, sans doute vous n'oublierez rien pour la guérir! Je lui promis tous les secours dont je serois capable, si je la voyois dans un état alarmant.

Pendant que nous cherchions ainsi à découvrir la maladie de Chariclée, un homme hors d'haleine accourt à nous. Mes amis, nous dit-il, on diroit, à voir votre lenteur, qu'on vous appelle à des combats sanglans, et non au festin que le beau Théagènes a préparé, et auquel le plus grand des héros Néoptolème, doit présider. Venez; il ne manque plus que vous: ne vous faites pas attendre jusqu'au soir. Chariclès, s'approchant de mon oreille: cet homme, me dit-il, ne nous permet pas de délibérer.[19] Il me semble pris de vin. Allons, car il pourroit bien finir par en venir aux voies de fait. Vous plaisantez, lui dis-je; cependant partons.

Aussitôt que nous fûmes arrivés, Théagènes place Chariclès à côté de lui, et me témoigne à moi-même quelques égards en faveur du grand-prêtre. Je ne vous ennuierai point par un long détail de ce festin. Je ne vous parlerai point des danses des jeunes filles, de la musique, des divers amusemens auxquels se livrèrent les jeunes gens,[20] de la délicatesse, du goût exquis des viandes, ni des autres choses, qui rendirent ce repas agréable et délicieux. Mais je n'oublierai pas des choses qu'il vous est nécessaire de savoir, qu'il m'est agréable de rapporter.