Théagènes entre dans ma chambre; il m'embrasse, je l'embrasse à mon tour; je le fais asseoir auprès de moi sur mon lit. Quelle affaire si pressante lui dis-je, vous amène chez moi de si grand matin? Hélas! me dit-il, après avoir plusieurs fois passé la main sur son visage, il s'agit de tout pour moi. Je rougis de dire la cause de mon arrivée; et il se tut. Je crois avoir trouvé le moment de faire l'inspiré, de paroître deviner ce que je savois parfaitement bien. Je le regarde d'un air de bonté et de douceur. Pourquoi craignez-vous de parler, lui dis-je? Il n'est point de secret pour les dieux ni pour moi. Après quelques momens de silence, je pose mes doigts sur de petits cailloux, comme si je voulois compter, quoique je n'eusse aucun calcul à faire; j'agite ma chevelure; j'imite ceux qui sont agités d'une fureur divine: Mon fils, lui dis-je, vous aimez. A ces mots, il tressaille; mais quand j'eus ajouté: Chariclée est celle que vous aimez, il croit entendre un dieu; il est près de se jeter à mes pieds pour m'adorer. Je l'arrête; il se précipite dans mes bras, me prodigue mille caresses. Il remercie les dieux de ne s'être point trompé dans ses espérances. Il me presse de le sauver; me dit que c'en est fait de lui; que la violence de son mal, que l'ardeur des flammes dont est embrasé son cœur, qui n'a point encore senti les feux de l'amour, exigent un prompt remède. Il m'assure avec serment qu'il n'a encore connu aucune femme, qu'il les a dédaignées toutes; que, jusqu'ici, il a méprisé l'hymen et les amours; que la beauté de Chariclée l'a convaincu qu'il n'est pas insensible; mais qu'il n'a point encore trouvé de femme capable de fixer ses regards. En même-tems il verse un torrent de larmes, comme s'il eût été indigné de sa défaite.

Je tâche de le ranimer, de le consoler: Ne vous désespérez pas, lui dis-je, je vous promets mes soins, et je saurai trouver le secret de toucher le cœur de Chariclée: ses mœurs sont austères; elle brave les lois de l'amour; elle méprise Vénus et l'hymenée; mais elle ne les méprise que de bouche. Je tenterai tout pour vous: l'adresse triomphe quelquefois de la nature. Je ne vous demande que de ne pas perdre courage, de vous soumettre à tout ce que je vous ordonnerai. Il m'assura qu'il feroit tout ce que je voudrois, fallût-il marcher sur des épées nues.

Pendant que Théagènes me promettoit une docilité sans bornes, et toute sa fortune pour reconnoître mes services, un homme arrive de la part de Chariclès. Le grand-prêtre, me dit-il, vous prie de vous rendre auprès de lui: il est ici près dans le temple d'Apollon. Un songe a jeté la frayeur dans son ame; il implore le secours du dieu. Je congédie aussitôt Théagènes et je me lève. Arrivé au temple, je trouve Chariclès assis, accablé, de douleur et gémissant sans cesse. D'où viennent donc, lui dis-je, cette affliction et cet abattement? Hélas! me répond-il, ne suis-je pas en effet le plus malheureux des hommes? J'ai eu un songe effrayant. J'apprends que ma fille est plus mal; qu'elle n'a pu fermer les yeux de toute la nuit. Pour comble de malheur, on célèbre demain les jeux. La prêtresse de Diane doit en vertu de nos lois, présenter un flambeau au vainqueur dans la course armée, et distribuer les prix. Chariclée se trouve dans l'alternative d'enfreindre les lois de nos pères, en s absentant, ou d'assister malgré elle à ces jeux, et d'accroître son mal. La justice, la reconnoissance, les devoirs de l'amitié et de la religion réclament aujourd'hui auprès de vous. Apportez remède à ses maux. Je sais, et vous l'avez dit vous-même, qu'il est aisé de guérir un charme donné par un œil d'envie: rien n'est impossible aux prêtres Egyptiens. Je feignis de ne m'être point occupé de la maladie de Chariclée. Je lui demande la journée pour préparer un médicament. A présent, lui dit-je, allons voir votre fille; assurons-nous bien de son état: consolons-la autant que nous pourrons. Je vous prie aussi de m'annoncer à elle comme quelqu'un que vous connoissez bien. Il faut qu'elle me regarde comme un ami, et qu'elle me donne toute sa confiance. Eh bien! dit Chariclès, je ferai tout ce que vous voudrez.

Je ne vous peindrai pas l'état dans lequel nous la trouvâmes. Le mal l'avoit entièrement abattue; les roses de son teint étoient fanées; ses yeux, noyés de larmes, étoient mornes et flétris.[22] Cependant elle se composa quand elle nous apperçut; elle s'efforça de prendre son maintien et son ton de voix ordinaires. Chariclès, la prenant dans ses bras, lui donne mille baisers, lui prodigue mille caresses: ô ma fille, lui dit-il, ô l'ame de ma vie! c'est à moi, c'est à ton père que tu caches ton mal! Un œil malin t'a enchanté; c'est le silence du crime que tu gardes ici. Des regards funestes t'ont mise dans cet état déplorable; mais ne te désespère point: voici le sage Calasiris qui va remédier à ton mal; c'est un homme vertueux et qui peut te guérir. Prêtre d'Isis, initié aux mystères des Egyptiens dès son enfance, il possède un art divin. C'est encore l'ami intime de ton père; reçois-le avec confiance: il veut te rendre la santé; abandonne-toi donc à lui. D'ailleurs, tu ne fuis pas la société des sages.

Chariclée ne nous répondit rien; mais elle nous fit comprendre, par un signe de tête, qu'elle entendoit parler de moi avec plaisir. Nous la quittâmes aussitôt. Chariclès me rappela ce qu'il m'avoit demandé, de travailler à vaincre l'aversion de sa fille pour les hommes et pour l'hymen. Je l'assurai que bientôt il seroit satisfait, et je calmai un peu ses inquiétudes.

Fin du 3.e Livre et du Tome premier.


LES ÉTHIOPIENNES

OU

THÉAGÈNES ET CHARICLÉE