Il me demande ce qu'il doit faire pour fixer plus sûrement la volonté de Chariclée. Avez-vous, lui dis-je, quelques objets précieux, une robe enrichie d'or, un collier magnifique? Gagnez-la par ces présens; faites-les lui remettre comme venant de son amant. L'or et les bijoux ont des charmes auxquels les femmes ne résistent guère. Faites en même-tems tous les préparatifs de la noce; car il ne faut point différer l'hymen, mais profiter de l'effet que mon art a opéré sur l'esprit de Chariclée, et ne pas lui donner le tems de changer. Je n'oublierai rien, croyez-moi, me dit Chariclès. En même-tems il se retire transporté de joie; bien résolu de tout exécuter sur-le-champ. En effet, il se hâta, comme je le vis par la suite, de faire tout ce que je lui avois conseillé. Une robe précieuse, ce collier d'Ethiopie, que Persine avoit donné à sa fille en l'exposant, pour la reconnoître, furent portés à Chariclée, comme venant d'Alcamène.
Ayant rencontré Théagènes, je lui demande où sont ses compatriotes, qui sont venus avec lui en députation. Il me dit que les jeunes filles sont déjà parties; qu'elles ont pris les devants pour ne point être obligées de précipiter leur marche; que les jeunes gens, impatiens de retourner dans leur patrie, ne veulent plus retarder leur départ; qu'il ne peut plus se refuser à leurs désirs. Je l'instruis aussitôt de ce qu'il doit leur dire, de ce qu'il doit faire lui-même; je lui recommande d'attendre que je lui indique le moment favorable à l'exécution de nos projets.
Delà je me rends au temple, pour prier le dieu de vouloir bien nous diriger lui-même dans notre fuite. La divinité est plus prompte que la pensée; elle nous protège dans ce que nous entreprenons pour lui plaire, et souvent sa bonté prévient nos demandes. Le dieu n'attendit pas que je l'interrogeasse; des effets m'assurèrent bientôt de sa protection. Plein du projet qui m'occupoit tout entier, j'allois consulter la prêtresse, lorsque ces mots vinrent frapper mes oreilles: Hâtez-vous; ces étrangers vous appellent. En effet, des étrangers célébroient, en l'honneur d'Hercule, un festin solemnel au son des instrumens de musique. A ces mots, je m'arrête. Je ne pouvois, sans crime, fermer l'oreille aux paroles de la divinité. Je prends de l'encens, que je brûle en l'honneur d'Apollon. Je fais des libations d'une eau pure. Ils paroissent étonnés de la magnificence de mon offrande. Ils me prient de prendre part à leur banquet. Je me rends à leur invitation. Couché comme eux sur une feuillée de branches de myrthe et de laurier, je mange des mets dont j'ai coutume de me nourrir. Mes amis, leur dis-je, quelqu'agréable que soit votre repas, il n'excite point mon appétit. J'ignore encore qui vous êtes. Je voudrois cependant vous connoître. Ce seroit, je crois, manquer à la bienséance et à l'honnêteté, si, après avoir fait ensemble des libations, mangé à la même table, après avoir formé les premiers nœuds d'amitié au milieu d'une cérémonie sainte, nous nous séparions sans nous connoître les uns les autres.
Nous sommes Tyriens, disent-ils, marchands de profession; nous allons à Carthage en Lybie. Notre vaisseau est chargé de beaucoup de marchandises des Indes, d'Ethiopie et de Phénicie. Nous célébrons ce banquet en l'honneur d'Hercule, protecteur de Tyr, pour le remercier de la victoire remportée par ce jeune homme (ils me montrent en même-tems celui qui étoit assis devant moi) qui a vaincu à la lutte, et qui a fait proclamer le nom de Tyr au milieu des Grecs. Nous avions passé le cap Malée, et les vents contraires nous avoient forcés d'aborder à Céphalénie. Un songe lui annonce pendant la nuit qu'il remportera une victoire aux jeux pythiques. Il le jure par le dieu adoré dans notre patrie. Il nous persuade de nous détourner de notre route et d'aborder ici. L'effet a justifié sa prédiction. Marchand jusqu'à ce moment, le voilà aujourd'hui couvert de lauriers. Il a offert un sacrifice au dieu qui lui a annoncé sa victoire, pour l'en remercier et en même-tems pour lui demander sa protection pendant le voyage; car nous nous embarquons demain matin, si les vents nous sont favorables. Vous allez, leur dis-je, mettre à la voile?—Tel est notre dessein.—Voudriez-vous me recevoir sur votre bord? Des affaires m'appellent en Sicile; et cette île, comme vous le savez, est située sur la route de la Lybie.—Si vous voulez vous embarquer avec nous, nous nous regarderons comme très-heureux d'avoir à notre bord un sage, un Grec, dans lequel nous croyons encore voir l'ami des dieux.—Ce sera pour moi un plaisir bien sensible, pourvu que vous m'accordiez un jour pour faire les préparatifs nécessaires—-Eh bien, nous vous accordons la journée de demain; mais trouvez-vous aux approches de la nuit sur le bord de la mer. Les nuits sont très-favorables aux navigateurs. Il s'élève de terre des vents légers, avec le secours desquels un vaisseau fend rapidement les îlots tranquilles.
Je conviens de tout avec eux; mais je leur fais jurer qu'ils ne partiront point avant. Je les quitte au milieu de la joie et des plaisirs[32]. Ils dansent, au son mélodieux d'une flûte, les danses syriennes. Tantôt, par des sauts légers, ils s'élancent dans les airs, ils retombent à terre, ploient avec grâce sur leurs jarrets; tantôt ils pirouettent comme ceux qui sont agités de l'esprit divin. Je me rends chez Chariclée: elle contemploit les présens que Chariclès lui avoit envoyés. Delà je vais trouver Théagènes; je les instruis l'un et l'autre de ce qu'ils ont à faire, et du moment où il faudra le faire. Je me retire chez moi, attendant ce qui alloit se passer.
Au milieu de la nuit, dans le tems où toute la ville étoit plongée dans un profond sommeil, une troupe de jeunes gens armés environne la maison de Chariclée. Théagènes, guidé par l'amour, marche à leur tête.[33] Il avoit composé un bataillon de guerriers des jeunes Thessaliens qui l'avoient escorté pendant la cérémonie. Ils poussent tout-à-coup de grands cris; font un bruit horrible avec leurs boucliers, pour effrayer ceux qui pourroient les appercevoir. Ils se précipitent, à la lueur des flambeaux, dans la maison de Chariclée, qu'ils n'ont pas de peine à forcer. Les portes sont fermées de manière à s'ouvrir aisément. Chariclée étoit prévenue de tout. Ils la trouvent préparée, l'enlèvent sans qu'elle fasse la moindre résistance, emportent en même-tems tout ce qu'elle leur commande de prendre; ils sortent de la maison. Les cris de victoire, mêlés au bruit effrayant des boucliers frappés l'un contre l'autre, retentissent de toutes parts. Ils traversent la ville; la terreur et l'épouvante marchent devant eux. Les ombres de la nuit, les échos bruyans du Parnasse redoublent l'effroi. Ils font entendre le nom de Chariclée. Au sortir de la ville, ils gagnent, à bride abattue, les montagnes des Locriens et des Etéens.
Chariclée et Théagènes, comme nous en étions convenus, quittent les Thessaliens, se réfugient secrètement auprès de moi, tombent à mes genoux, les tiennent long-tems embrassés, tremblans de frayeur, et répétant sans cesse: Mon père, sauvez-nous! Chariclée, les yeux baissés vers la terre, rougissant d'une démarche aussi extraordinaire, ne prononce que ces mots: Mon père, sauvez-nous! Calasiris, disoit Théagènes, sauvez-nous; sauvez des étrangers, sans patrie, qui renoncent à tout pour être l'un à l'autre; sauvez deux amans qui vont devenir le jouet de la fortune, qu'un chaste amour embrase de feux mutuels: volontairement exilés, mais pleins de courage, nous n'avons d'espérance de salut qu'en vous. Ces paroles me percent l'ame. Il s'échappe de mes yeux quelques larmes que je leur cache, et qui soulagent mon cœur oppressé[34]. Je les relève; je les ranime; je leur montre dans l'avenir un sort plus heureux; je leur représente que les dieux eux-mêmes, favorisent leur dessein. Je m'en vais, leur dis-je, préparer le reste: attendez-moi ici; mais prenez bien garde qu'on ne vous voie. Aussitôt je me mets en devoir de partir.
Chariclée, saisissant ma robe, m'arrête. O mon père! me dit-elle, n'est-ce pas un crime, ou plutôt une trahison de votre part? Quoi! Vous vous en allez! vous m'abandonnez ainsi à la discrétion de Théagènes! Ne songez-vous pas combien peu on doit se reposer sur un amant de la garde de son amante, lorsqu'il est maître de satisfaire sa passion, et qu'il ne voit personne dont la présence lui en impose! La vue de l'objet de son amour, seul et sans défense, ne fait que redoubler la violence de ses feux. Je ne vous quitte donc point que vous n'ayez fait promettre à Théagènes, avec serment, de ne point attenter à mon honneur, mais de me respecter à présent et dans la suite, jusqu'à ce que je sois rentrée dans le sein de ma patrie et de ma famille; et, si la fortune ennemie ne me le permet pas, de ne jamais entreprendre de forcer mon consentement. Je ne vous laisse aller qu'à ces conditions. Je fus surpris des paroles de Chariclée; cependant j'en reconnus la sagesse. J'allume un brasier sur l'autel; j'y jette quelques grains d'encens, Théagènes prête le serment exigé tout en se plaignant que c'étoit l'outrager que de compter sur un serment plus que sur ses principes de vertu, qui ne pouvoient guère être suppléés par une promesse forcée, et dont on n'a pour garant que la crainte de la divinité. Il jure cependant par Apollon Pythien, par Diane, par Vénus, par les Amours, d'être soumis aux volontés de Chariclée. Ils se font encore l'un à l'autre d'autres promesses dont les dieux sont également garans.
Je cours aussitôt chez Chariclès. L'alarme, la consternation régnoient dans sa maison. Déjà les esclaves de Chariclée étoient arrivées, et lui avoient annoncé l'enlèvement de sa fille. Les habitans s'assemblent en foule, environnent ce malheureux père, désespéré d'un pareil évènement, et incertain sur le parti qu'il a à prendre. Lâches! m'écriai-je aussitôt, êtes-vous donc insensibles? Quoi! vous restez ainsi immobiles, en silence! Est-ce que ce malheur a éteint en vous tout sentiment? Vous ne vous armez pas! vous ne poursuivez pas les ravisseurs! vous ne les atteindrez pas! vous ne punirez pas une aussi noire perfidie! Hélas! me répond Chariclès, il est inutile de lutter contre ma destinée: ce sont les dieux qui me punissent. Je me suis attiré leur colère du moment où j'entrai, par mégarde, dans le sanctuaire d'Apollon, et où je vis des objets que mes yeux ne devoient pas voir. Le dieu m'annonça aussitôt que je serois puni de mon imprudence, par la perte des objets les plus chers à mon cœur. Rien n'empêche cependant de combattre, comme on dit, contre la fortune. Si nous connoissions ceux que nous devons poursuivre, qui sont les auteurs de nos maux.... Ce beau Thessalien, lui dis-je, l'objet de votre admiration, dont vous m'avez fait un ami, Théagènes, avec ses jeunes gens, est le ravisseur. Il en est resté hier dans la ville jusqu'au soir, et sans doute vous en trouverez encore quelqu'un. Levez-vous donc, et assemblez le peuple.
On suit mes avis. Les généraux convoquent l'assemblée; la trompette, par leur ordre, retentit dans toute la ville; le peuple s'assemble aussitôt, et on délibère pendant la nuit au théâtre. Chariclès paroît au milieu de l'assemblée revêtu d'une robe de deuil, la tête couverte de poussière. Sa seule présence fait passer dans l'ame des spectateurs, toute l'amertume de sa douleur. Il parle ainsi: