Il laissa entre les deux murs, dans toute leur circonférence, un espace d'environ un demi-plèthre, plein et uni. A l'extrémité il construisit deux murs, qu'il prolongea jusqu'au Nil, et dont la hauteur augmentoit progressivement. Ces deux murs, écartés l'un de l'autre d'un demi-plèthre, occupoient, en longueur, tout l'espace qui séparoit la ville du Nil. Lorsqu'ils furent prolongés jusqu'au bord du fleuve, il facilita l'écoulement des eaux par un conduit qui donnoit entre ces deux murs. Les flots alors, tombant d'un lit élevé, vaste et large, dans un autre incliné, étroit et resserré par des rives que l'art avoit construites, se précipitèrent avec un bouillonnement affreux et un fracas horrible qui retentit au loin.
A ce bruit, à ce spectacle, les assiégés comprennent toute l'horreur de leur situation; ils voient que ces travaux n'ont pour but que de les inonder: ils se disposent à se défendre contre les dangers qui les menacent, dans une ville dont les ouvrages des ennemis, et l'eau qui approche de leurs remparts, les empêchent de sortir. D'abord, ils garnissent d'étoupe et de bitume les fentes des portes; ils affermissent ensuite leurs murs sur leurs fondemens: l'un porte de la terre, un autre des pierres, celui-ci des morceaux de bois, chacun ce qu'il trouve; personne n'est oisif: femmes, enfans, vieillards, tous travaillent. Quand la vie est en danger, les distinctions d'âge et de sexe disparoissent.
Les plus robustes et les plus vigoureux sont occupés à creuser un canal souterrain, qui communique de la ville au fossé des ennemis. Voici comme ils exécutent ce projet. Ils creusent perpendiculairement auprès du mur un puits de la profondeur de cinq orgies (cinq toiles); passant ensuite sous les fondemens de leurs murs, ils conduisent obliquement, à la lueur des flambeaux, une mine jusques sous les travaux des ennemis: derrière les pionniers sont des travailleurs qui prennent les terres, se les transmettent les uns aux autres, et les transportent dans un endroit de la ville autrefois cultivé, où ils élèvent un tertre: ils veulent, en creusant ainsi, faire enfoncer le terrain sous la masse des flots: mais leur travail est inutile. Déjà le Nil a franchi la longueur du canal; déjà les flots remplissent l'espace renfermé entre la ville et le mur élevé par les ennemis. Syène n'est plus qu'une île au milieu des terres, autour de laquelle se balancent les vagues du Nil.
Ce mur résiste pendant quelque tems. La masse des flots qui se succèdent les uns aux autres, grossit à chaque instant, et pénètre jusques dans les fondemens à travers les crevasses d'une terre noire et mouvante, entr'ouverte par les chaleurs excessives de l'été. Déjà le terrain cède à un si grand poids dans les endroits où il est miné, et le mur s'affaisse. Le balancement des crénaux, l'oscillation des guerriers qui défendent les remparts, présagent une ruine prochaine. Aux approches de la nuit, une partie du mur qui est entre les tours, tombe avec fracas. Cependant, l'eau, arrêtée par les décombres, qui excèdent sa hauteur de cinq coudées, ne peut entrer encore dans la ville, mais la menace d'une inondation prochaine. Syène alors retentit de cris de douleur et de désespoir, qui sont entendus des ennemis eux-mêmes. Les habitans élèvent les mains au Ciel, implorent le secours des dieux, la seule espérance qui leur reste: ils conjurent Oroondates de traiter avec Hydaspe.
Le Satrape, contraint de céder à la nécessité, se rend à leurs prières. Mais les flots l'environnent de toutes parts, et il ne peut envoyer personne pour traiter avec les assiégeans. La nécessité lui suggère un expédient. Il écrit une lettre, l'attache à une pierre, et la lance avec une fronde au-dessus des flots[61]. Mais l'espace est trop large, et la pierre tombe dans l'eau: une seconde tentative ne lui réussit pas mieux. Le danger est pressant; il s'agit de la vie de tous les habitans: aussi tous les frondeurs et tous les archers de lancer au-delà des eaux. Enfin les habitans, tendant les mains vers les ennemis, qui, placés sur leurs retranchemens, jouissent du spectacle de leur désespoir, tâchent, par leur attitude suppliante, de leur faire comprendre l'intention de ces archers. Tantôt ils les élèvent vers le Ciel, tantôt ils les mettent derrière le dos, et les présentent aux chaînes, comme des esclaves.
Hydaspe comprend qu'ils lui demandent la vie, et il est prêt à la leur accorder. Un ennemi suppliant éveille les sentimens d'humanité dans un vainqueur magnanime. Mais ces signes ne suffisent pas pour l'assurer de leurs dispositions; il en veut des preuves certaines. Il avoit des barques qui flottoient sur le fleuve; il les fait descendre le canal. Lorsqu'elles sont arrivées à l'enceinte, il les fait approcher du bord, en choisit dix nouvellement construites, y embarque des archers et des frondeurs, les instruit de ce qu'ils doivent dire, et les envoie vers les Perses. Ils voguent vers la ville couverts de leurs armes, pour se défendre en cas d'attaque imprévue de la part des assiégés.
Ce fut alors qu'on vit un spectacle nouveau: des vaisseaux voguant d'un mur vers un autre mur, des nautonniers naviguant en terre ferme, des barques traversant des plaines qu'avoit sillonnées le soc de la charrue: prodige étonnant que n'avoit pas encore montré la guerre, si féconde en miracles. Des guerriers moulés sur des vaisseaux, s'avancent vers d'autres guerriers postés sur des remparts, et sont près d'engager un combat à-la-fois naval et terrestre.
A la vue de ces barques et de ces navigateurs armés, voguant vers le côté où le mur est renversé, les habitans sont frappés de stupeur: tout ce qu'ils voient redouble leur effroi; ils doutent s'ils viennent comme amis ou comme ennemis: tout est suspect, tout alarme dans un danger extrême. Ils lancent sur eux une grêle de traits et de flèches du haut des murs. Prolonger son existence de quelques heures, semble un avantage à des malheureux réduits au désespoir. Ils tâchent moins de les atteindre avec leurs traits, que de les écarter de leurs murs. Les Ethiopiens ripostent: soit qu'ils soient plus habiles, soit qu'ils ne s'apperçoivent pas de l'intention des Perses, ils en atteignent plusieurs; quelques-uns même, frappés d'un coup mortel et subit, tombent du haut des murs dans les flots.
Le combat alloit s'engager et devenir sanglant. Les uns ne vouloient qu'empêcher les ennemis d'approcher de leurs murs; les autres se défendoient avec fureur. Un des principaux de Syène, déjà avancé en âge, arrive sur les remparts: Insensés! s'écrie-t-il, est-ce la crainte du danger qui obscurcit votre raison? Quoi! des hommes que nos prières appellent à notre secours, qui y viennent contre vos espérances, vous les éloignez! S'ils viennent comme amis, vous offrir la paix, c'est pour vous sauver; et s'ils viennent comme ennemis, laissez-les approcher: vous les vaincrez plus facilement. Environnés d'eau comme vous êtes, et de cette multitude immense d'ennemis, que gagnerez-vous à tuer ceux-ci? Recevons-les plutôt dans la ville, et voyons ce qu'ils veulent.
Tous approuvent cet avis: le Satrape lui-même l'adopte; ils abandonnent cette partie du mur, et restent tranquilles. Quand l'espace entre les tours ne fut plus occupé, et que les habitans, en agitant des drapeaux, eurent fait comprendre aux ennemis qu'ils pouvoient approcher sans rien craindre, les Ethiopiens avancèrent, et, s'adressant de dessus leurs barques aux assiégés, ils leur parlèrent ainsi:[62]