Ainsi parle la reine. Des larmes, qu'elle s'efforce de cacher, s'échappent de ses yeux. Hydaspe fait apporter le gril. Les enfans seuls peuvent le toucher impunément. On choisit parmi les prisonniers les plus jeunes; on les fait sortir du temple; on les place au milieu de l'assemblée, et on les fait monter, sur ce gril les uns après les autres. A peine y posent-ils les pieds, qu'ils sentent les atteintes de la flamme; quelques-uns même n'en peuvent supporter les approches. Ce gril est formé de barres d'or, qui se coupent transversalement: il est uniquement destiné à cet usage. Quiconque est souillé ou même parjure, se sent brûler aussitôt qu'il pose les pieds dessus, tandis que l'innocence et la vertu le foulent impunément. Tous ceux qui y montent, excepté deux ou trois Grecques, dont le fatal foyer atteste la pureté, sont destinés à être immolés sur l'autel de Bacchus. Théagènes y monte à son tour, et sa vertu est hautement reconnue. L'admiration que sa beauté, son port, avoient d'abord excitée, redouble, lorsqu'on voit qu'à la fleur de l'âge il n'a point encore goûté les plaisirs de l'amour: dès ce moment sa mort est arrêtée.

Les voilà donc, dit-il à Chariclée à l'oreille, les voilà, les récompenses que l'on destine en Ethiopie à la vertu! Une mort funeste est le prix de la chasteté. Pourquoi donc ne pas te faire connoître? qu'attends tu? qu'on nous immole. Parle, je t'en conjure; lève le voile qui couvre ton berceau. Si tu te fais reconnoître, et que tu demandes ma vie, peut-être l'obtiendras-tu: au moins sauve-toi, si tu ne peux me sauver; que je sache tes jours hors de danger, et je recevrai le coup de la mort sans regret.

Il approche, répond Chariclée, le moment critique: mon sort est dans la balance du destin[66]. En même-tems elle tire d'une petite besace, qu'elle porte avec elle, sa robe de prêtresse apportée de Delphes, et s'en revêt. Cette robe est un tissu brillant d'or et de pourpre; sa chevelure flotte sur ses épaules; elle semble remplie de l'esprit de quelque divinité: elle court, s'élance sur le gril, y reste quelque tems, sans ressentir aucune douleur. Exposée ainsi aux regards de cette multitude, sa beauté n'en paroît que plus éblouissante: on la prendroit pour l'image d'une déesse, plutôt que pour une mortelle.

Tous les spectateurs sont frappés d'étonnement. Un bruit sourd et confus, expression de la surprise, se fait entendre. Les uns voient avec admiration tant de pureté jointe à tant de charmes; les autres sont fâchés qu'elle soit sans tache. Quoique religieux, ils la verroient avec plaisir sauver sa vie par quelque artifice: Persine sur-tout est pénétrée de douleur. Fille malheureuse, dit-elle à Hydaspe, fille infortunée, qui s'enorgueillit encore de ce qui la perd, et qui va descendre dans le tombeau au bruit des éloges prodigués à la sublimité de sa vertu! Mais qu'arriveroit-il....? Vos instances, répond Hydaspe, sont vaines; votre compassion est inutile. Elle ne peut échapper; il semble que, depuis long-tems, les dieux eux-mêmes se la réservent, à cause de l'excellence de sa vertu. S'adressant ensuite aux Gymnosophistes: Pourquoi donc, leur dit-il, puisque tout est préparé, ne commencez-vous pas le sacrifice? Hélas! lui répond Sisimithrès en grec, pour ne point être entendu de la multitude, nos regards jusqu'ici et nos oreilles n'ont été que trop souillés; nous allons nous retirer dans le temple, pour ne pas être témoins de cet horrible sacrifice, que nous n'approuvons point, que nous ne croyons point agréable aux dieux. Nous voudrions empêcher d'immoler même des animaux, persuadés que les prières et l'encens suffisent pour appaiser le Ciel. Mais vous, demeurez. Vous ne pouvez douter que la présence du roi ne soit nécessaire pour contenir la fougue de la multitude. Achevez ce sacrifice impie, que les antiques lois de l'Ethiopie rendent indispensable; mais prenez garde d'avoir besoin, par la suite, d'expiation; car je ne crois pas qu'il s'achève. Je ne puis douter que le Ciel ne protège ces jeunes gens. Cette brillante lumière qui les environne, m'annonce que quelque dieu veille sur eux. En achevant ces mots, il se lève avec les autres Sages, et se dispose à se retirer.

Cependant Chariclée descend de dessus le foyer, et va se jeter aux pieds de Sisimithrès. Ses gardiens, persuadés qu'elle va le conjurer de la soustraire au glaive, veulent la retenir, mais inutilement. O le plus sage des hommes! dit-elle, arrêtez; j'ai un différend à vider avec le roi et la reine: vous seuls, dit-on, êtes juges dans de pareilles causes. Prononcez donc ici; il s'agit de ma vie. Vous allez voir que je ne puis, que je ne dois pas être immolée. Les Gymnosophistes se rendent avec joie à sa demande. Prince, dit Sisimithrès, entendez-vous l'appel de cette étrangère? Hydaspe aussitôt se mettant à rire: quel jugement réclame-t-elle, dit-il, et à quel sujet? quels rapports entre nous deux peuvent y avoir donné lieu?—Son discours va nous le faire voir.—Mais ceci paroîtra moins un jugement qu'un outrage: un roi entrer en discussion avec sa captive!—La justice ne connoît point toutes ces distinctions. Il n'est qu'un roi pour elle; c'est celui qui l'a de son côté.—La loi vous établit juges des différends qui naissent entre le roi et ses sujets, et non entre le roi elles étrangers.—Aux yeux des Sages, la personne ne fait point la justice, mais le droit.—On ne peut douter qu'elle n'extravague: prête à voir couper le fil de ses jours, elle ne cherche qu'à en prolonger la durée de quelques instans. Cependant qu'elle s'explique, puisque Sisimithrès le juge convenable.

Chariclée est pleine d'espérances: elle ne doute point qu'elle n'échappe au péril qui la menace; mais sa joie redouble en entendant le nom de Sisimithrès. C'étoit lui qui l'avoit enlevée, lorsqu'elle étoit exposée, qui l'avoit remise à Chariclès, il y avoit dix ans, lorsqu'il avoit été envoyé en ambassade vers Oroondates à Catadupes, pour redemander les mines de diamans. Il étoit dès-lors un des Gymnosophistes; mais à l'époque où nous sommes, il se trouvoit le chef de cet auguste corps. Chariclée, séparée de lui à l'âge de sept ans, ne se rappeloit point ses traits; mais son nom lui étoit connu: elle se flatte donc de trouver en lui des lumières qui dissiperont les ténèbres qui couvrent sa naissance, et la feront reconnoître. Elevant les mains au Ciel, et parlant assez haut pour être entendue de tout le monde: Soleil, dit-elle, toi le père de mes aïeux; et vous, dieux, héros, que nous comptons parmi nos ancêtres, je vous atteste ici que je ne vais parler que le langage de la vérité. Je vous implore; la justice est de mon côté: Prince, la loi vous ordonne-t-elle d'immoler des Ethiopiens ou des étrangers?—Des étrangers.—Et bien! cherchez une autre victime. Vous allez voir que je suis Ethiopienne, née dans ce pays. Hydaspe, étonné, l'accuse d'imposture. Quoi! reprend Chariclée, vous êtes étonné! mais vous allez l'être encore davantage[67]. Non-seulement je suis Ethiopienne, mais encore des liens très-étroits m'attachent à la famille royale. Hydaspe rejette avec mépris des discours qu'il regarde comme l'expression du délire. O mon père! continue Chariclée, cessez d'outrager votre fille. A ces mots, le roi, non-content de la mépriser, commence à s'irriter; il se croit moqué et insulté par ces paroles. Sisimithrès, dit-il, vous voyez quelle est ma patience. Chercher à se soustraire à la mort par une imposture aussi grossière, n'est-ce pas le comble de la folie? Elle vient tout-à-coup, comme sur un théâtre, se donner pour ma fille, moi qui n'ai jamais été assez heureux pour avoir des enfans. Une seule fois, hélas! j'ai appris en même-tems la naissance et la mort d'un enfant dont j'étois le père. Qu'on l'emmène aux autels, et que le sacrifice commence.

Non, s'écrie Chariclée, personne ne m'emmènera jusqu'à ce que ces juges aient prononcé: ceci n'est pas donner votre avis, c'est juger. La loi peut vous ordonner d'immoler des étrangers; mais ni la loi, ni la nature ne permettent à un père d'immoler ses enfans: les dieux vous obligeront aujourd'hui à me reconnoître pour votre fille. Il est deux sortes de preuves bien authentiques devant les tribunaux; l'une est celle qui résulte des écrits, et l'autre est celle qui est appuyée sur des témoignages: ces deux sortes de preuves se réunissent ici en ma faveur. J'invoque ici le témoignage, non pas d'un homme du peuple, mais le témoignage de notre juge lui-même; et le témoignage d'un juge est une preuve bien forte. Cet écrit vous apprendra quels liens nous unissent l'un à l'autre.

En même-tems elle tire la bandelette qui lui ceint les reins, la développe et la porte à la reine. A cette vue, Persine reste muette, interdite: ses regards se portent alternativement sur cette bandelette et sur Chariclée: elle tremble, elle frémit; la sueur ruisselé sur tout son corps: elle est au comble de la joie; mais cette joie est altérée par les plus vives inquiétudes: elle redoute les soupçons, l'incrédulité même d'Hydaspe; elle redoute sa colère et sa vengeance. Hydaspe, la voyant interdite, et dans de si terribles angoisses: Princesse, dit-il, qu'avez-vous? Pourquoi cette bandelette fait-elle sur vous une telle impression? O vous! répond Persine, vous, mon roi, mon maître et mon époux.... Je ne puis vous en dire davantage; prenez et lisez: cette bandelette vous apprendra tout. Elle la lui donne aussitôt, le regarde, baisse les yeux et se tait.

Hydaspe la prend, invite les Gymnosophistes à s'approcher, à lire avec lui. Il s'étonne, et voit Sisimithrès partager sa surprise; il voit se peindre sur son visage les différentes agitations de son ame; il le voit promenant ses regards sur la bandelette et sur Chariclée. Enfin il apprend l'exposition et la cause de l'exposition de sa fille. Je ne puis douter, dit-il, que je n'aie donné le jour à une fille. La reine me dit alors qu'elle étoit morte; je vois aujourd'hui qu'elle a été exposée; mais qui la prise? qui l'a sauvée? qui la nourrie? qui l'a transportée en Egypte? Cet homme là ne seroit-il pas aussi prisonnier? qui m'assurera que c'est ma fille, qu'elle n'a point péri, lorsqu'elle a été exposée? Quelqu'un ne pourroit-il pas avoir trouvé ces objets, et ne voudroit-il pas profiter aujourd'hui d'une si heureuse rencontre? Je crains que la fortune ne m'en impose; que quelque divinité, revêtue des traits de cette jeune personne, comme d'un masque, ne veuille me leurrer du plaisir d'être père, et ne m'amène ici un enfant qui n'est pas le mien, pour l'asseoir après moi sur mon trône. Cette bandelette donne à tout un air de vérité[68].

Sisimithrès alors prenant la parole: Je vais, dit-il au roi, lever votre première difficulté. Celui qui a trouvé votre fille exposée, qui l'a emportée, qui l'a nourrie secrètement, qui l'a portée en Egypte, c'est moi, et cela, quand vous m'y avez envoyé en ambassade. Vous savez, ajoute-t-il, que nous nous faisons un scrupule de trahir la vérité. Je reconnois cette bandelette, sur laquelle vous voyez tracées ces lignes en caractères royaux; vous ne pouvez avoir aucun doute sur l'auteur; vous ne pouvez méconnoître la main qui les a tracées: c'est celle de la reine elle-même. Avec elle, étoient encore exposés d'autres objets que je donnai à un grec, entre les mains duquel je remis votre fille, et dont l'ame me parut honnête et vertueuse.