Comment Bier, fils de Lothroc, roi de Dacie, fut chassé de sa patrie, selon la coutume, avec Hastings son gouverneur.
ENFIN cette loi demeura sans exécution sous une longue série de rois, jusqu’au temps où le roi Lothroc, dont nous avons déjà parlé, vint à succéder à son père. Ce roi, rappelant les lois de ses ancêtres, força son fils nommé Bier, à la côte de fer, à sortir de son royaume, avec une immense suite de jeunes gens et avec Hastings, son gouverneur, homme rempli de méchanceté [p. 12] en tout point, afin que, se rendant en des pays étrangers, Bier conquît par les armes une nouvelle résidence. Ce Bier était appelé côte de fer, non qu’il se couvrît le corps d’un bouclier, mais parce que, marchant au combat sans armes, il était invulnérable et bravait les efforts de toutes les armes, son corps ayant été violemment frotté par sa mère de toutes sortes de poisons. Hastings se voyant donc chassé et exilé de sa patrie avec son jeune élève, envoya une députation pour inviter les chevaliers des contrées voisines, hommes légers et avides de combats, à s’associer à son expédition; et il assembla ainsi une armée innombrable de jeunes guerriers. Que dirai-je de plus? Aussitôt on construit des vaisseaux, on répare les boucliers et les plastrons, on polit les cuirasses et les casques, on aiguise les épées et les lances, et l’armée s’approvisionne en outre avec grand soin de toutes sortes de traits; puis, au jour convenu, on met les vaisseaux en mer, les chevaliers accourent en toute hâte, on dresse les bannières, les voiles sont enflées par les vents, et les loups dévorans s’en vont déchirer en pièces les brebis du Seigneur, répandant en l’honneur de leur dieu Thur des sacrifices de sang humain.
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CHAPITRE VI.
Comment ils arrivèrent dans le royaume des Francs, et dévastèrent d’abord le pays du Vermandois.
TOUT couverts du sang de ces libations et poussés par un vent favorable, ces hommes donc abordent à un port du Vermandois, l’an 851 de l’Incarnation du Seigneur. S’élançant alors hors de leurs navires, ils livrent aussitôt tout le comté aux feux de Vulcain. Dans leur fureur brutale ils incendient en outre le monastère de Saint-Quentin et commettent sur le peuple chrétien d’horribles cruautés. L’évêque de Noyon, Emmon, et ses diacres périssent sous leur glaive, et le petit peuple, privé de son pasteur, est massacré. De là allant attaquer les rives de.la Seine, les Danois s’arrêtent avec leur flotte devant Jumiège, et commencent à l’assiéger. Ce lieu est à bon droit appelé Gemmeticus; car ils y gémissent sur leurs péchés, ceux qui n’auront point à gémir dans les flammes vengeresses. Quelques-uns pensent qu’il a été appelé ainsi Gemmeticus à raison du mot gemma, pierre précieuse, et parce que la beauté de son site et l’abondance de ses productions le font resplendir comme resplendit une pierre précieuse sur un anneau. Au temps de Clovis, roi des Francs, ce lieu fut bâti par le bienheureux Philibert, avec l’assistance de la reine Bathilde, et il prit un tel développement qu’il en vint jusqu’à contenir neuf cents moines. Un très-grand nombre d’évêques, de clercs ou de nobles laïques, [p. 14] s’y retirèrent, dédaignant les pompes du siècle, afin de combattre pour le roi Christ, et inclinèrent leur tête sous le joug le plus salutaire. Les moines et autres habitans de ce lieu, ayant appris l’arrivée des Païens, prirent la fuite, cachant sous terre quelques-uns de leurs effets, en emportant quelques autres avec eux, et ils se sauvèrent par le secours de Dieu. Les Païens trouvant le pays abandonné, mirent le feu au monastère de Sainte-Marie et de Saint-Pierre et à tous les édifices, et réduisirent tous les environs en un désert. Cet acte d’extermination ainsi consommé, et toutes les maisons se trouvant renversées et détruites, ce lieu si long-temps comblé d’honneur et qui avait brillé de tant d’éclat, devint le repaire des bêtes féroces et des oiseaux de proie, et durant près de trente années on n’y vit plus que des murailles que leur solidité avait garanties et qui s’élevaient encore dans les airs, des arbustes extrêmement serrés et des rejetons d’arbres, qui, de tous côtés, sortaient du sein de la terre.
CHAPITRE VII.
De la dévastation de la Neustrie, qui s’étend en ligne transversale de la ville d’Orléans jusqu’à Lutèce, cité des Parisiens.