De l’invitation faite à Rollon en songe pour qu’il eût à se rendre en Angleterre, et de sa victoire sur les Anglais.

TANDIS qu’il demeurait depuis longtemps déjà dans l’île de Scanza, triste, agité des pensées pénibles qui tourmentaient son ame ardente, et méditant de se venger de ses ennemis, un grand nombre de ceux que la dureté du roi avait expulsés de la Dacie vinrent auprès de Rollon. Ses membres étaient épuisé de fatigue, il avait succombé au sommeil quand une fois il entendit retentir une voix divine, qui lui dit: « Rollon, lève-toi promptement, hâte-toi de traverser la mer avec tes navires et de te rendre en Angleterre. Là tu apprendras que tu dois retourner sain et sauf dans ta patrie, et y jouir à jamais et sans aucun trouble d’une douce paix. » Rollon ayant raconté ce songe à un certain homme sage et serveur du Christ, cet homme l’interpréta de la manière que voici: « Dans un temps à venir qui s’approche, tu seras purifié par le très-saint baptême, tu deviendras un très-digne serviteur du Christ, tu passeras de l’erreur du siècle présent jusques aux Anglais, c’est-à-dire aux anges, et tu feras avec eux une paix de gloire immortelle. » Aussitôt faisant attacher des voiles à ses navires, les munissant de leurs rames, et les chargeant de grain, de vin et de pièces de lard, Rollon traversa la mer à force de voiles, et arriva chez les Anglais, desirant y demeurer long-temps et en repos. [p. 28] Les habitans de ce territoire ayant appris l’arrivée de Rollon-le-Dace, levèrent une grande armée contre lui et firent tous leurs efforts pour le chasser de leur pays. Lui, selon son usage, marchant au combat sans hésiter, se porta à leur rencontre, leur tua un grand nombre d’hommes, et les autres ayant pris la fuite, il fatigua leurs épaules de sa lance. Enfin de plus grandes forces s’étant réunies aux hommes du pays qui avaient déjà pris les armes, ils conduisirent une nouvelle armée contre Rollon et cherchèrent à le tuer ou à le mettre en fuite. Mais, Rollon instruit aux travaux de la guerre, et rendu plus terrible par la nécessité de vaincre, couvert d’un casque merveilleusement garni en or, et revêtu d’une cuirasse à triple tissu, marcha vivement et sans hésitation contre les bandes armées qui s’avançaient pour le combattre; de son bras vigoureux il renversa des milliers d’hommes par terre, et poursuivant les fuyards d’une course rapide, il fit prisonniers plusieurs de leurs chefs; puis revenant sur le champ de bataille il ensevelit les corps des morts, fit enlever et transporter les blessés, et enchaîna ses prisonniers sur ses navires. Alors incertain entre trois projets différents, savoir, de retourner dans la Dacie, de se diriger vers la France, ou de demeurer sur le sol Anglais pour l’affliger par de nouveaux combats et de s’en rendre maître, il tomba dans une grande agitation, et devint extrêmement triste.


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CHAPITRE V.

D’un songe de Rollon, et de l’explication de ce songe par un certain chrétien.

TANDIS qu’il demeurait constamment préoccupé de ses sollicitudes, et que les hommes de cette contrée se soumettaient à son joug et s’attachaient fidèlement à lui, une certaine nuit que le sommeil s’insinuait doucement dans ses membres et lui procurait un repos, image de la mort, Rollon crut se voir supérieur à tous les hommes, et transporté dans une habitation, sur la montagne la plus élevée de France, au sommet de laquelle était une fontaine d’eau limpide et odoriférante, dans laquelle il se lavait et se purifiait de la souillure et de la démangeaison de la lèpre. Tandis qu’il demeurait encore au sommet de cette montagne, il crut voir en outre, tout autour de la base de la montagne et de tous les côtés, de nombreux milliers d’oiseaux de diverses espèces et de couleurs variées, ayant de plus les ailes gauches très-rouges, et disséminés en long et en large si loin et en une telle quantité que sa vue, quoique perçante et fixée sur eux, ne pouvait en découvrir la fin. Du reste ces oiseaux s’envolant tour à tour et se dirigeant vers le sommet de la montagne, s’approchaient alternativement de la fontaine et venaient s’y laver et s’y baigner, comme les oiseaux ont coutume de faire par un temps qui annonce une pluie prochaine. Lorsque tous eurent pris ainsi ce bain merveilleux, ils s’arrêtèrent à une [p. 30] bonne place, sans distinction de genres ni d’espèces, sans se faire aucune querelle, se mirent à manger les uns après les autres et en bonne amitié; puis apportant de petites branches ils travaillèrent avec ardeur à faire des nids, et même aussitôt qu’ils en recevaient le commandement de celui qui les voyait en songe, ils se mettaient à couver sans aucun effort.

Rollon s’étant éveillé et se souvenant de la vision qui lui était apparue, appela auprès de lui les principaux de ses chefs, fit venir aussi les chefs qu’il avait faits prisonniers dans la bataille, leur raconta sans délai tous les détails de sa vision et leur demanda ce qu’ils pensaient du sens mystérieux de ce songe. Tous demeuraient en silence, lorsque l’un des captifs, imbu de la foi de la religion chrétienne, et saisi tout à coup, par l’inspiration divine, d’un esprit prophétique, expliqua le sens mystérieux de cette vision, disant: « Cette montagne de la France, sur laquelle tu as cru te voir élevé, désigne l’Eglise de ce royaume. La fontaine qui était au sommet de la montagne, signifie le baptême de régénération. Par la lèpre et la démangeaison dont tu étais souillé, tu dois entendre les crimes et les péchés que tu as commis. Tu t’es lavé dans les eaux de cette fontaine, et elles t’ont purifié du mal de la lèpre et de la démangeaison; ce qui veut dire que tu seras régénéré par le bain du baptême sacré et purifié par lui de tous tes péchés. Par ces oiseaux d’espèces diverses, qui avaient les ailes gauches très-rouges, et qui étaient répandus au loin, tellement que ta vue ne pouvait en découvrir la fin, tu dois entendre les hommes de diverses provinces, ayant les bras garnis de leurs boucliers, [p. 31] qui deviendront tes fidèles et que tu verras rassemblés autour de toi en une multitude innombrable. Ces oiseaux plongeant dans la fontaine, s’y baignant tour à tour et mangeant en commun, désignent ce peuple souillé du poison de l’antique erreur, qui doit être purifié symboliquement par le baptême et repu de la nourriture du corps et du sang très-saints du Christ. Les nids que ces oiseaux faisaient autour de la fontaine désignent les remparts des villes détruites, et qui doivent être relevés. Les oiseaux d’espèces diverses étaient attentifs à tes ordres, et les hommes de divers royaumes te serviront, se coucheront devant toi, et t’obéiront. »

Réjoui par cette admirable interprétation, Rollon délivra de leur fers celui qui avait interprété sa vision et tous les autres prisonniers, et les ayant enrichis de ses dons, il les renvoya remplis de joie.