CHAPITRE XX.
Comment le duc Richard, se trouvant à toute extrémité, donna aux Normands son fils Richard pour duc, et mourut ensuite à Fécamp.
AINSI et de diverses autres manières, embaumée de tant de fleurs odoriférantes, cette perle du Christ revêtue de l’habit laïque commença à être violemment travaillée d’une maladie du corps. Alors ayant appelé auprès de lui Raoul son frère utérin, le duc tint conseil avec lui sur les arrangemens à prendre pour son pays. Mais celui-ci, troublé par son extrême douleur, après avoir perdu quelques instans l’usage de sa langue, reprenant enfin ses esprits, répondit au duc: « Très-cher frère et seigneur sérénissime, quoique tu sembles privé des forces du corps, et tant que nous avons encore la joie de te posséder en cette vie, c’est à toi qu’il appartient de disposer de toutes les affaires du pays. » Ayant entendu ces mots, le duc appela de toutes parts les grands, et leur présentant son fils Richard, il le leur recommanda et donna pour chef, en disant: « Jusqu’à présent, très-excellens compagnons, je vous ai commandé. Maintenant que Dieu m’appelle, que le mal fait ravage en ma personne, vous ne pouvez plus posséder celui qui va entrer dans la voie de toute chair, après avoir déposé le fardeau de la vie qui se dissout. » Aussitôt après ces lugubres paroles, toute la maison fut ébranlée par les [p. 109] pleurs et les gémissemens. Enfin ces larmes s’étant arrêtées, tous donnant leur adhésion aux volontés de Richard, promirent leur fidélité au jeune Richard, et le reconnurent d’un commun accord pour leur prince. Ensuite le mal l’accablant de plus en plus, le duc Richard s’étendit sur son lit, et levant les yeux vers le ciel, prononçant des paroles de prière, plein de jours il rendit le dernier soupir.
Les choses rapportées jusqu’ici, je les ai recueillies ainsi qu’elles ont été racontées par le comte Raoul, frère de ce duc Richard, homme grand et honorable, et je les transmets à la postérité, écrites dans le style de l’école. Le duc Richard Ier mourut à Fécamp, au milieu des larmes des peuples et des réjouissances des anges, l’an 996 de l’Incarnation du Seigneur, régnant ce même Seigneur Jésus-Christ, qui avec le Père et le Saint-Esprit, vit et règne aux siècles des siècles. Amen!
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LIVRE CINQUIÈME.
DU DUC RICHARD II, FILS DE RICHARD Ier.