CHAPITRE II.

Des dissensions qui s’élevèrent entre Richard et Robert son frère, et de la mort de Richard après le rétablissement de la paix entre eux.

CEPENDANT le perfide ennemi de l’homme ne permit pas qu’il jouît plus long-temps des prospérités de cette paix si désirable, et, à l’aide des artifices de quelques malveillans, il excita son frère Robert à se révolter contre lui. Robert donc, au bout de deux ans, méconnaissant la suzeraineté de son frère, s’enferma avec ses satellites dans le château de Falaise pour lui opposer résistance. Or le duc Richard, désirant réprimer au plus tôt les téméraires entreprises de son frère insensé, et le ramener à la soumission qu’il lui devait, alla avec une nombreuse armée l’investir et l’assiéger dans son château. Après qu’il l’eut attaqué quelque temps, en faisant sans cesse jouer les béliers et les balistes, enfin Robert renonça à sa rébellion et lui présenta la main: ils retrouvèrent leur ancienne amitié, et se séparèrent l’un de l’autre après avoir conclu une solide paix. Le duc Richard, ayant alors quitté son armée, retourna à Rouen, et y mourut [p. 137] empoisonné, ainsi que quelques uns des siens, au dire de beaucoup de gens. Cet événement arriva l’an 1028 de l’Incarnation de notre Seigneur.

Richard avait un fils très-jeune, nommé Nicolas, qui fut privé de son héritage terrestre, afin que Dieu lui-même devînt son partage dans le monde et dans l’éternité. Livré aux lettres dès sa plus tendre enfance, et élevé dans le monastère de Saint-Ouen, dans le faubourg de Rouen, il porta très-long-temps le joug monastique. Lorsque l’abbé Herfast fut mort, il lui succéda dans le gouvernement du susdit monastère, et l’administra durant près de cinquante ans, du temps de Guillaume duc de Normandie et illustre roi d’Angleterre. Il mourut enfin l’an 1092 de l’Incarnation du Seigneur, au mois de février, du temps du duc Robert II et de Guillaume, archevêque de Rouen. Je reprends maintenant mon récit.


CHAPITRE III.

Comment Robert succéda à son frère Richard. — De son caractère et des dissensions qui naquirent entre lui et l’archevêque Robert.

AINSI donc le duc Richard ayant quitté les dignités de la domination de ce monde, pour monter, à ce que nous croyons, dans le royaume des cieux, Robert son frère fut reconnu du consentement de tous prince de toute la monarchie. Quoiqu’il fût plus dur de cœur envers les rebelles, il se montra cependant doux et plein de bonté pour les hommes bienveillans, pieux et zélé pour le service de Dieu; aussi eût-il été digne [p. 138] de jouir des délices d’une longue paix, s’il n’eût choisi volontairement de suivre par fois les conseils des pervers. Dès le commencement de sa domination, il se déclara ennemi de l’archevêque Robert, et alla l’assiéger et l’investir dans la ville d’Evreux. Desirant échapper à ses efforts, l’archevêque s’enferma dans les murailles de la ville avec une troupe de chevaliers. Enfin, ayant engagé sa foi qu’il se retirerait, il se réfugia en exil, avec les siens, auprès de Robert, roi des Francs, et frappa la Normandie de son anathême pontifical. Cependant le duc Robert, ayant reconnu la malice des pervers, et considérant qu’il avait agi imprudemment en toute cette affaire, rappela l’archevêque de France, et le rétablit dans ses honneurs. Ensuite, se repentant du mal qu’il avait fait, il appela l’archevêque à ses conseils, selon qu’il était convenable pour un homme aussi important, et dans la suite il lui demeura toujours fidèle.


CHAPITRE IV.