Après la bataille ci-dessus rapportée, dans laquelle périrent Roger du Ternois, Robert de Grandménil et beaucoup d’autres seigneurs, Richard, comte d’Evreux, et fils de Robert l’archevêque, s’unit en mariage avec la veuve de Roger du Ternois, et en eut un fils nommé Guillaume, qui est maintenant seigneur d’Evreux. Guillaume, frère de Richard, épousa Hadvise, fille de Giroie, et veuve de Robert de Grandménil.
Cependant le duc Guillaume croissait, par la faveur de Dieu, en âge, en force et en sagesse. Considérant combien les Normands avaient, dans les transports de leur fureur, dévasté tout le pays, il puisa dans son cœur encore enfant toute la vigueur d’un homme, et appelant auprès de lui les grands de son père, il s’appliqua à gagner leur affection, leur apprenant, par ses prières et ses ordres, à éviter tout acte d’indiscipline. De l’avis des plus considérables il se choisit pour tuteur Raoul de Vacé, et le mit à la tête de toute la chevalerie de Normandie. Quelques-uns des grands, qui aimaient Dieu et la justice, obéirent volontiers au duc comme à leur seigneur, lui demeurèrent fidèles, et travaillèrent avec ardeur à dompter les rebelles. Mais les fils de discorde, qui se plaisent aux dissensions, et ne cherchent qu’à troubler le repos de ceux qui veulent vivre sans faire [p. 172] le mal, voyant qu’il leur était impossible de nuire aux hommes simples, autant qu’ils l’auraient voulu, méditèrent sur les moyens de travailler audacieusement à la ruine de leur patrie. Ils allèrent donc trouver Henri, roi des Francs, et répandirent çà et là sur toutes les frontières de la Normandie des tisons embrasés. Je les signalerais par leurs noms dans cet écrit, si je ne voulais prendre soin d’échapper à leur haine inexorable. Toutefois, je vous le dis à l’oreille, vous tous qui m’environnez, ce furent précisément ces mêmes hommes qui maintenant font profession d’être les plus fidèles, et que le duc a comblés des plus grands honneurs.
CHAPITRE V.
Comment Henri, roi des Francs, livra aux flammes le château de Tilliers, que les Normands lui avaient cédé pour obtenir la paix, ainsi que le bourg d’Argentan.
LE roi Henri, vivement ébranlé par les provocations insensées de ces traîtres, et ne se souvenant plus des bienfaits qu’il avait auparavant reçus du duc Robert, résolut de ne se montrer traitable pour le duc à aucune condition, tant que le château de Tilliers demeurerait dans le même état. Les Normands qui persévéraient dans leur fidélité au jeune duc, desirant, pour sauver celui-ci, se soustraire aux artifices du roi, résolurent de faire ce dont ils eurent dans la suite sujet de se repentir. Gilbert, surnommé Crispin, à qui le duc Robert avait autrefois confié ce [p. 173] château, ayant appris cette fâcheuse résolution, ne fit aucun cas de tels projets, et s’enferma aussitôt dans le château avec une forte troupe d’hommes d’armes, et dans l’intention de le défendre. Le roi voyant qu’on lui refusait l’entrée de cette forteresse, rassembla une armée composée de Francs et de Normands, et alla l’investir promptement. Que dirai-je de plus? Vaincu enfin par les prières du duc, Gilbert livra le château avec douleur, et bientôt après il eut le cruel chagrin de le voir livrer aux flammes sous les yeux de tous. Ayant ainsi satisfait ses désirs, le roi se retira de ce lieu. Mais, peu après, il alla trouver le comte d’Hiesmes, et livra aux flammes dévorantes le bourg d’Argentan, qui appartenait au duc. Ensuite reprenant la route par laquelle il était venu, il se rendit à Tilliers, et viola les sermens par lesquels il s’était engagé envers le duc à ne laisser rétablir ce château par aucun des siens durant quatre années. Il le fit réparer en toute hâte, et y ayant fait entrer beaucoup de chevaliers et des vivres en abondance, il repartit joyeusement, ayant ainsi accompli tous ses projets.
CHAPITRE VI.
Comment Toustain Guz voulut et ne put retenir le château de Falaise, et le défendre contre le duc Guillaume. — De Richard, fils de Toustain.
TOUSTAIN surnommé Guz, fils d’Ansfroi le Danois, et qui était alors gouverneur d’Exmes, voyant que [p. 174] le jeune duc avait fait quelques concessions au roi, et qu’il commençait à courber la tête sous l’oppression royale, comme un homme vaincu, enflammé lui-même d’une ardeur d’infidélité, prit à sa solde des chevaliers du roi, et les appela auprès de lui comme ses complices, pour renforcer le château de Falaise, et n’être pas tenu de prêter ses services au duc. Dès qu’il fut informé des intentions de cet esprit malveillant, le duc rassembla de tous côtés les légions de Normands, et alla assiéger le château. Raoul de Vacé était à cette époque chef des chevaliers, et soutenait son duc de toutes ses forces. Les chevaliers s’étant donc réunis, combattirent devant Falaise avec un si grand courage qu’ils renversèrent en un moment une portion de la muraille; et si la nuit n’était venue interrompre cette attaque, il n’est pas douteux qu’ils ne fussent entièrement parvenus au but de leurs efforts. Toustain considérant alors qu’il ne lui serait pas possible de résister plus long-temps à tant d’ennemis, demanda au duc la faculté de se retirer, et prenant la fuite, s’exila de son pays. Après cela Richard, fils de Toustain, servit très-bien le duc, réconcilia son père avec lui, et acquit lui-même beaucoup plus de biens que son père n’en avait perdu.