CHAPITRE XXXV.

Comment le roi Harold dédaigna les conseils de sa mère et de son frère, qui voulaient le détourner de combattre avec les Normands.

OR Harold, apprenant que de plus rudes adversaires se levaient contre lui d’un autre côté, se prépara vigoureusement à de nouveaux combats; car il était extrêmement brave et audacieux, très-beau de toute sa personne, agréable par sa manière de s’exprimer, et affable avec tout le monde. Comme sa mère et ses autres fidèles amis cherchaient à le dissuader d’aller au combat, le comte Gurth son frère lui dit: « Frère et seigneur très-chéri, il faut que ta valeur se laisse un peu modérer par les conseils de la prudence. Tu arrives maintenant, fatigué d’avoir combattu les Norwégiens, et tu veux de nouveau aller en hâte te mesurer avec les Normands. Repose-toi, je t’en prie et réfléchis en toi même avec sagesse sur ce que tu as promis par serment au prince de Normandie. Garde-toi de t’exposer à un parjure, [p. 226] de peur qu’à la suite d’un si grand crime, tu ne sois écrasé avec toutes les forces de notre nation, imprimant par là à notre race un déshonneur éternel. Moi qui suis libre de tout serment, je ne dois rien au comte Guillaume. Je suis prêt à marcher courageusement contre lui pour défendre notre sol natal. Mais toi, mon frère, repose-toi en paix où tu voudras, et attends les événemens de la guerre, afin que la belle liberté des Anglais ne périsse pas par ta main. »

Ayant entendu ces paroles, Harold s’indigna très-vivement. Il dédaigna ces conseils, que ses amis jugeaient salutaires, accabla d’injures son frère, qui les lui offrait dans sa fidélité, et repoussa brutalement de son pied sa mère, qui faisait tous ses efforts pour le retenir. Ensuite, et durant six jours, il rassembla une innombrable multitude d’Anglais, voulant surprendre et attaquer le duc à l’improviste, et ayant chevauché toute une nuit, il se présenta le lendemain matin sur le champ de bataille.


CHAPITRE XXXVI.

Comment le duc des Normands, Guillaume, vainquit les Anglais révoltés contre lui.

CEPENDANT le duc se tenait en garde contre les attaques nocturnes de l’ennemi; et comme les ténèbres s’approchaient, il ordonna que toute son armée demeurât sous les armes, jusqu’au retour de la belle lumière. Au point du jour d’un samedi, il divisa son [p. 227] armée en trois corps, et marcha avec intrépidité à la rencontre de ses terribles ennemis. Vers la troisième heure du jour la bataille s’engagea, et elle se prolongea jusques à la nuit, au milieu du carnage, et avec de grandes pertes de part et d’autre. Harold lui-même, marchant avec le premier rang de ses chevaliers, fut couvert de mortelles blessures et succomba. Les Anglais, après avoir combattu vaillamment durant toute la journée, apprirent enfin que leur roi était mort, commencèrent à trembler pour leurs jours, et, aux approches de la nuit, ils tournèrent le dos, et cherchèrent leur salut dans la fuite. Les Normands donc, voyant les Anglais se sauver, les poursuivirent avec acharnement, mais à leur grand détriment, durant toute la nuit du dimanche; car les herbes qui poussaient leur cachaient un ancien fossé, vers lequel les Normands se précipitèrent vivement, et ils y tombèrent avec leurs chevaux et leurs armes, se tuant les uns les autres, à mesure qu’ils y tombaient les uns sur les autres et à l’improviste. On assure qu’il mourut en ce lieu près de quinze mille hommes.

Ainsi, le 14 octobre, le Dieu tout-puissant punit de diverses manières un grand nombre de pécheurs, de chacune des deux armées; car, se livrant à toute leur fureur, les Normands tuèrent dans la journée du samedi plusieurs milliers d’Anglais, qui long-temps auparavant avaient injustement mis à mort l’innocent Alfred, et, le samedi précédent, avaient massacré sans pitié le roi Hérald, le comte Toustain et beaucoup d’autres hommes. Aussi la nuit suivante, le même juge vengea-t-il les Anglais, en précipitant les Normands furieux dans un gouffre qui les engloutit [p. 228] en aveugles; car, au mépris des commandemens de la loi, ils convoitaient le bien d’autrui avec une ardeur immodérée, et, comme dit le Psalmiste, leurs pieds furent rapides pour aller verser le sang. C’est pourquoi ils rencontrèrent sur leur chemin la ruine et les calamités.