OR ce Guillaume Talvas était fils de Robert de Bellême, fils d’une fille de Gui, comte de Ponthieu. Ce Robert s’était rendu odieux au roi et à beaucoup d’autres hommes sages par son excessive cruauté. II fut chargé de fers, et mourut en prison; et le roi Henri s’empara de son très-noble château de Bellême, et le donna à son gendre, Rotrou, comte du Perche. Le pays de Bellême n’appartenait pas au duché de Normandie, mais bien au royaume de France; mais depuis long-temps Philippe, roi des Français, avait donné la seigneurie de ce pays, ou selon d’autres l’avait vendue à son cousin, Guillaume l’Ancien, roi des [p. 299] Anglais et duc de Normandie. Or Ives de Bellême, l’un des ancêtres de ce Robert, était un homme puissant et sage. Ce fut par ses conseils que Richard Ier, étant encore enfant, retenu sous la garde du roi des Français, s’échappa de captivité, avec l’assistance d’Osmond son écuyer. Cet Ives de Bellême eut pour fils Guillaume de Bellême, lequel donna le jour à un autre Guillaume, surnommé Talvas, et père de Mabille. Le comte Roger, fils de Hugues de Mont-Gomeri, épousa cette Mabille et reçut d’elle l’héritage de son père, savoir tout ce que celui-ci possédait soit dans le pays de Bellême, soit dans le Sonnois, situé au-delà du fleuve de la Sarthe. Or ce Roger était né d’une descendante de la comtesse Gunnor, et avait lui-même du chef de sa mère d’immenses possessions dans diverses parties de la Normandie. Il eut de Mabille cinq fils et quatre filles. Robert de Bellême, son fils, lui succéda, homme scélérat en tout point, et qui eut de la fille de Gui, comte de Ponthieu, comme je l’ai dit plus haut, un fils, Guillaume Talvas, son successeur. Ce dernier eut deux fils et deux filles de son épouse Alix, qui avait été mariée auparavant au duc de Bourgogne. Son fils aîné, Gui, devint, du vivant de son père, comte de Ponthieu. L’une de ses filles fut mariée à Joel, fils de Gauthier de Mayenne, qui eut de ce mariage plusieurs fils. L’autre fille épousa Guillaume de Warenne, comte de Surrey. Roger de Mont-Gomeri, dont je viens de parler, prit part à la conquête de l’Angleterre, et reçut en don du roi Guillaume les comtés d’Arundel et de Salisbury.
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CHAPITRE XXXVI.
Relation du mariage de la comtesse Gunnor avec Richard Ier, duc de Normandie.
ET puisque je viens de faire mention de la comtesse Gunnor, à l’occasion de la mère de Roger de Mont-Gomeri, l’une des descendantes de cette comtesse, j’ai envie de consigner dans cet écrit, pour en perpétuer le souvenir, ce que j’ai appris d’hommes âgés sur la manière dont se fit le mariage de cette comtesse Gunnor avec le comte Richard.
Celui-ci, informé par la renommée de la beauté de la femme d’un sien forestier qui demeurait non loin du bourg d’Arques, dans un domaine appelé Secheville, alla à dessein chasser de ce côté, voulant s’assurer par lui-même de l’exactitude des rapports qu’on lui avait faits. S’étant donc logé dans la maison du forestier, et s’étant épris de la beauté de sa femme, qui se nommait Sainfrie, il commanda à son hôte de la lui amener dans sa chambre, pendant la nuit. Celui-ci, fort triste, rapporta ces paroles à sa femme; mais elle, en femme honnête, consola son mari, et lui dit qu’elle mettrait en sa place sa sœur Gunnor, jeune fille beaucoup plus belle qu’elle-même. Il fut fait ainsi; et le duc ayant été instruit de cette fraude se réjouit infiniment de n’avoir pas péché avec la femme d’un autre. Robert eut donc de Gunnor trois fils et trois filles, comme je l’ai déjà dit dans le livre de cette histoire qui traite de la vie de ce duc. Mais [p. 301] lorsque celui-ci voulut faire nommer l’un de ses fils, Robert, à l’archevêché de Rouen, quelques personnes lui répondirent que les lois canoniques s’y opposaient, attendu que sa mère n’avait pas été mariée. Pour ce motif le comte Richard épousa la comtesse Gunnor selon le rite chrétien, et ses fils déjà nés furent couverts du poêle, ainsi que leurs père et mère, lors de la cérémonie des fiançailles. Dans la suite, Robert devint archevêque de Rouen.
CHAPITRE XXXVII.
Comment la comtesse Gunnor donna ses sœurs et ses nièces en mariage aux plus nobles seigneurs de Normandie, et de la postérité que celles-ci laissèrent après elles.