LE JUGE LIONNETTE.
Je remercie mon collègue de ce sage avertissement.
L'AVOCAT CONSTANCE.
Et moi aussi. Nos jeux calmes, dis-je, conviennent à notre position, à notre rang. Et puis, nous faisons aller le commerce: que deviendraient sans nous, sans nos toilettes, les magasins de nouveautés, de modes, de chaussures, de coiffures, de passementerie, de bijouterie....
L'AVOCAT ARMAND.
L'épicerie est hors de cause. (Rire général.)
L'AVOCAT CONSTANCE, avec dignité.
Je méprise vos plaisanteries, avocat Armand! Et nos élégantes poupées, ne sont-elles pas la fortune de leurs fournisseurs? allez! le luxe est utile, il est nécessaire, indispensable aux autres comme à nous-mêmes.
Les élégants applaudirent avec frénésie à cet habile plaidoyer. On félicita très-chaleureusement l'avocat Constance, puis l'avocat Armand demanda la parole, l'obtint et dit avec emphase:
«Messieurs les juges, et vous, chers auditeurs, l'éloquence perfide de mon spirituel adversaire ne m'empêche pas d'avoir raison. Autant le luxe modéré est utile, je le reconnais, autant le luxe exagéré que j'attaque, que j'attaquerai toujours, est mauvais et même dangereux! En effet, nous, enfants, avons-nous besoin, dites-moi, d'être couverts de soie, de velours, de dentelles et de garnitures de toute sorte? Nos jeux s'accommodent-ils de ces beaux habits qui nous empêchent de remuer, de peur de les déchirer ou de les salir? A quoi servent vos bottes magnifiques? Ne vaudrait-il pas mieux des bottines simples et solides, avec lesquelles on peut courir à son aise, les jours où il y a de la boue comme les jours où il fait sec? N'est-il pas plus amusant de sauter à la corde, de jouer aux barres, ou cerceau, à cache-cache, que de rester immobiles sur des chaises comme des grandes personnes? Eh bien, vos belles étoffes vous privent de tous ces jeux-là. Quant à faire aller le commerce, c'est l'affaire de nos mamans et de nos papas; ce n'est pas la nôtre. Pour vos poupées, mesdemoiselles, faites-les redevenir simples; et si la marchande de vêtements y perd, faites gagner celle qui habille les pauvres!»