La promenade fut longue et pittoresque; les sentiers que parcouraient les deux voyageurs, escortés de Sagababa, conduisaient à des sites plus beaux les uns que les autres. Tantôt ils dominaient un village charmant; tantôt ils côtoyaient un lac superbe, puis ils longeaient la lisière d'un bois sombre et touffu. Philéas était ravi; il ne tarissait pas en éloges, en exclamations. Sagababa, quoique chargé des provisions, bondissait «comme un chameau», disait Philéas au grand amusement de Polyphème. Ce dernier s'épanouissait devant la verve grotesque de son gros ami. Arrivés sur un plateau, célèbre par la vue d'un vallon boisé qui s'étendait à perte de vue, il y eut une contestation. Philéas, fatigué, voulait aller par les bois et descendre directement vers le point de réunion déjà fixé.
Sagababa, altéré, était allé s'y installer d'avance, précédant «maître à moi» pour préparer force rafraîchissements. Polyphème préférait suivre la route battue, qui lui offrait l'attrait d'un bon chemin et de superbes points de vue, chers à son oeil d'artiste. Impatienté des objections de Philéas, il crut le détourner de son projet en lui désignant un sentier qui aboutissait (il le savait, pour l'avoir parcouru quelques jours auparavant) à une prairie entourée par de fortes palissades et par une haie gigantesque. Il suivit alors avec un intérêt malicieux la course pittoresque du gros Saindoux.
Chargé de son havre-sac, essoufflé, rouge, trébuchant et grognant, Philéas descendit la colline à travers les grands arbres qui raccrochaient sans cesse dans sa route. Tantôt c'était une branche qui retenait sa casquette; tantôt c'était une racine où s'empêtraient ses pieds. Il n'avait plus qu'une pensée: arriver; qu'une idée fixe, se désaltérer bien à son aise; aussi dégringolait-il avec une opiniâtreté qui se mélangeait de colère à chaque nouvel obstacle entravant sa marche. Il finit par être fiévreux, surexité et donna tête baissée dans tout ce qui lui semblait devoir s'opposer à sa descente furieuse.
Quant à Polyphème, il avait rejoint Sagababa. Ce dernier s'était installé dans un renfoncement de la vallée; la prairie clôturée le séparait de Philéas et dominait le campement choisi.
Le petit nègre avait tout préparé pour le lunch. La gourmandise aidant, il goûtait à tout, sous prétexte de constater si tout était digne de «maître à moi». Polyphème ne prêtait qu'une médiocre attention aux manoeuvres de Sagababa; il était vivement intéressé par les tribulations de Saindoux qu'il apercevait franchissant obstacles et haies. Une brèche habilement faite avait permis à Philéas de se glisser dans la prairie. Mais le gros touriste reconnut alors avec dépit qu'il était enfermé comme dans une souricière. Aucune issue ne se présentait à ses regards désespérés. La prairie seule touchait à la vallée. A gauche et à droite les escarpements étaient gigantesques. Pour comble de malheur, il entendait rire Polyphème et apercevait la tête de Sagababa qui savourait de temps en temps le café de «maître à moi».
—Tueur, s'écria le pauvre Saindoux, avec un accent de détresse, comment pourrai-je me tirer de là?
POLYPHÈME, d'un ton compatissant.—Retournez sur vos pas, mon bon; une petite demi-lieue pour regrimper, une petite demi-lieue pour me rejoindre, ce n'est pas grand'chose pour vous.
PHILÉAS.—Merci! j'en ai assez des petites demi-lieues, surtout dans le genre de celle que je viens de faire. Tant pis! je vais escalader par ici.
Et Saindoux se mit à grimper sur un énorme chêne dont les branches lui faisaient espérer une descente possible. Mais il avait oublié qu'il avait sa grande ombrelle, toujours attachée au havre-sac. Il glissa tout à coup et se trouva suspendu dans le vide, gigottant et ahuri. Dans sa détresse, il poussa trois cris formidables sur trois tons différents. Polyphème s'en amusait de tout coeur.