Heureusement pour les voyageurs, le guide mit en peu de mots les principaux habitants au courant de ce qui s'était passé, et après avoir séparé les combattants, les explications commencèrent. Elles furent longues et laborieuses, l'impétueux Philéas interrompant à tort et à travers; la servante était de son côté bavarde comme une pie et entêtée comme une mule.
Le curé, qui était arrivé pour tout pacifier, avait beau vouloir la faire taire, il ne pouvait y réussir et la persuader de son erreur.
—Non, non, Monsieur le curé, répondait-elle avec obstination. Vous êtes la dupe de ces deux brigands. Ils ont un singe qui parle; ça prouve qu'il est plus pervers que les autres... Et regardez ce gros qui traîne la jambe! C'est un galérien échappé qui avait encore les fers aux pieds hier soir, soyez-en sûr! Ils ont voulu m'assassiner, moi qui vous parle! je dois savoir la chose mieux que vous! Croyez-moi, Monsieur le curé, faites arrêter ces bandits et leur animal. Si vous les laissez aller, il nous arrivera malheur à tous, c'est certain!
Sagababa trépignait en entendant la vieille parler de lui en ces termes; s'il n'avait été maintenu par Polyphème, il se fût jeté de nouveau sur sa calomniatrice; sa petite figure grimaçante de fureur ajoutait à la frayeur de la servante et la faisait crier de plus belle.
Philéas jugea à propos d'en finir par un coup de théâtre.
—Monsieur le curé et vous, Messieurs, dit-il avec majesté, les vaines paroles d'une personne que je m'abstiens de qualifier puisqu'elle appartient, quoiqu'à tort, au beau sexe... (On rit; la vieille se rebiffe.) Ces vaines paroles, dis-je, ne portent point atteinte à des personnes telles que nous! Par notre richesse et notre position sociale élevée, je me plais à le dire, nous sommes au-dessus de propos stupides pour ne pas dire imprudents. Voulant convaincre cette pauvre insensée de son erreur et arrêter sa langue, incommensurablement longue et envenimée, voici cent francs que je vous offre pour les pauvres de votre village. Cette offrande convaincra tout le monde, j'espère, et l'on verra ce que nous sommes, c'est-à-dire, d'illustres voyageurs munis d'un nègre et voyageant pour satisfaire leur passion de chasse et d'aventures glorieuses!
A ce discours, les habitants crièrent bravo! et merci! Le curé remercia poliment. Polyphème, ne voulant pas être en reste de générosité, glissa un louis dans la main de la servante pour la dédommager de son bonnet perdu. Celle-ci se dérida, fit une grande révérence et, ne voulant pas manquer de bons procédés, tira une poignée de noix de sa poche et les offrit à Sagababa qui faillit s'irriter... mais qui, après réflexion, se mit à les manger à belles dents.
Chacun se sépara bons amis. Les voyageurs allèrent se reposer dans leur auberge et y soigner le mollet de Philéas; ce dernier jugea prudent de se coucher en arrivant et de commander à Sagababa un énorme cataplasme de farine de lin, pour en envelopper sa jambe enflée.