En effet, s'il invoque sa Muse,—sa Muse aux yeux verts, comme il l'appelle,—que lui demande-t-il sinon de «chasser les ombres qui peuplent son esprit et de dissiper la nuit obscure et froide qui pleure mélancoliquement au fond de lui-même»? Mais c'est là un aveu qui lui échappe assez rarement. Tout porte à croire qu'il se le reprochait comme une faiblesse. Son esprit était trop averti pour ne pas le mettre en garde contre tout épanchement lyrique. On ne peut s'empêcher d'en faire la remarque en lisant attentivement les autres pièces de son recueil. Son poème Une Créature est très significatif à cet égard. Dès le début, on sent qu'il s'est ressaisi, qu'il a retrouvé son accent mâle et énergique:

«Je sais une créature antique et formidable
Qui se dévore elle-même les membres et les entrailles
Avec l'avidité d'une faim insatiable...»

Il ne déclame point. Il émet tranquillement son réquisitoire philosophique. Il n'y mêle aucune plainte, aucun regret. Est-ce à dire qu'il ne souffre pas à l'idée de destruction, qu'il reste indifférent devant les décevantes contradictions de la nature? Point du tout. Mais ici son inspiration succède à une longue réflexion. Aussi, quel caractère définitif revêtent ses idées lorsqu'elles sont condensées de la sorte! Au moment où il écrit, il a recouvré la pleine possession de lui-même. Sa tristesse est infinie, mais sereine. Du moins, il la laisse supposer telle par le superbe mépris dont il accable celle qui «ne connaît que despotisme et égoïsme»; qui «contemple froidement la joie et le désespoir»; qui «redouble d'effort quand il s'agit de détruire»; qui «aime d'un même amour le pur et l'impur»; qui «n'a pas plus de tendresse pour le colibri que pour le ver»; qui «brûle le sein de la fleur et corrompt le fruit»; qui «commence et recommence sans fin son perpétuel travail»; et qui, «souriante, se soumet à l'immuable loi...» Cette riante obéissance aux lois éternelles, le poète n'est pas loin de la professer lui-même. Il ne se fait, certes, aucune illusion sur notre commune destinée; mais il se flatte encore de quelque stoïcisme. C'est pourquoi, en terminant cette âpre évocation, il prend soin de nous avertir que le but qu'il s'est proposé ici n'est peut-être pas tel que nous nous le figurons. À l'en croire, il se serait borné à développer un simple argument, dont le sens, résumé par le dernier vers, est à peu près celui-ci: «La Mort est le creuset de la Vie». Au fond, la précaution est bien superflue; loin de faire oublier l'impression première, il semble qu'elle la renforce. Tout le morceau est d'une gravité hautaine et expressive. Jamais, croyons-nous, Machado de Assis n'a envisagé le mal universel d'un cœur aussi détaché. Jamais le désenchantement de sa pensée ne s'est exprimé avec plus de concision.

Sous le titre Suave Mari Magno, il évoque, en un minuscule sonnet, un de ses sombres souvenirs. Il se rappelle avoir vu, au cours d'une promenade de printemps, un pauvre chien empoisonné qui se débattait dans les affres de la mort; et après nous avoir dit toute l'horreur de ce spectacle, après en avoir fait ressortir la note cruelle et réaliste, voici ce qu'il ajoute en manière de conclusion:

«Pas un, pas un seul passant
Ne manquait de s'arrêter,
Silencieux,
Près de ce chien moribond,
Comme si chacun éprouvait de la joie
À le voir souffrir.»

Cet exemple suffit pour montrer ce que ces vers ont parfois de trop intellectuel, de trop artificiel aussi. L'erreur de Machado de Assis fut de croire que la poésie pouvait se dérober à toute sensibilité et bannir impunément la sympathie et la pitié. Toutefois, s'il s'est ainsi abusé, il l'a fait loyalement et il serait injuste de ne pas lui tenir compte de sa louable sincérité. Au surplus, pourrait-on lui tenir rigueur de ce qui ne fut chez lui qu'une tendance à la réaction? Que l'on songe aux abus auxquels les poètes brésiliens de son époque se sont livrés parfois avec tant de complaisance! Et hâtons-nous de le dire, ses poèmes se réclament par ailleurs de nombreuses et excellentes qualités. La forme en est pure, classique même. Le souffle ni le lyrisme ne leur font pas entièrement défaut. On admire unanimement son Ode à Anacréon, ses Vers à Corinne, son Élégie, sa Dernière Journée et ses «Américaines», où, avec la vigueur des idées modernes, il interprète magnifiquement le passé légendaire de son pays. Mentionnons aussi sa traduction si estimée du Corbeau d'Edgar Poe, version rimée et rythmée qui atteint à l'ampleur d'une création, tant elle exhale de troublante mélancolie. Parfois on retrouve dans ses vers tous les heureux privilèges de l'artiste, tout le talent de l'écrivain perspicace et inventif. Plusieurs de ses compositions sont assurément d'une notation délicieuse et frappante, témoin celle intitulée Enfant et Jeune fille. Mais voici mieux encore: Machado de Assis a composé en vers français quelques strophes exquises et d'irréprochable facture. Ce nous est un plaisir de les citer ici:

UN VIEUX PAYS
Il est un vieux pays, plein d'ombre et de lumière,
Où l'on rêve le jour, où l'on pleure le soir;
Un pays de blasphème, autant que de prière,
Né pour le doute et pour l'espoir.
On n'y voit point de fleurs sans un ver qui les ronge,
Point de mer sans tempête, ou de soleil sans nuit;
Le bonheur y parait quelquefois dans un songe,
Entre les bras du sombre ennui.
L'amour y va souvent, mais c'est tout un délire,
Un désespoir sans fin, une énigme sans mot;
Parfois il rit gaiment, mais de cet affreux rire
Qui n'est peut-être qu'un sanglot.
On va dans ce pays de misère et d'ivresse.
Mais on le voit à peine, on en sort, on a peur;
Je l'habite pourtant, j'y passe ma jeunesse......
Hélas! ce pays, c'est mon coeur.

On voit avec quelle aisance ce lettré maniait notre vers, savait aborder les difficultés de notre métrique,—et les résoudre! Il ne pouvait mieux témoigner de sa parfaite connaissance de notre belle langue, ni mieux dire tout le bien qu'il en pensait. Par là, ne nous donne-t-il pas la meilleure preuve de l'estime et de l'admiration qu'elle inspirait à son esprit profondément épris de clarté, de logique et de souveraine élégance? Que ce lui soit un titre de plus à notre sympathie.

* * *

Sans doute, la poésie ne fut pas sa seule, son unique passion; mais, de l'avoir cultivée et raisonnablement aimée, il garda toujours intactes cette foi en l'idéal et cette grâce harmonieuse qui font le charme incomparable de ses écrits. Voilà ce qui lui a permis d'atteindre presque sans effort aux plus hautes, aux plus diverses, aux plus subtiles manifestations de sa pensée, et de les revêtir d'une forme vraiment belle et durable. Que si, de son propre aveu, sa Muse ne fut que la divine consolatrice de ses désillusions; si elle ne fut la confidente ni de grands enthousiasmes, ni de tendresses débordantes, ni de pitiés sublimes, du moins elle lui dicta de jolis vers délicatement nuancés, où s'exprima, non sans éloquence, la fierté de son rêve calme et résigné. Non, la Muse ne le posséda jamais tout entier; mais elle ne lui fut point avare de ses dons. Elle le guida et le soutint dans sa tâche. Elle lui inspira le zèle du beau et la douceur du rythme. Elle lui rendit même au centuple le peu d'affection qu'il lui voua, car elle fit rayonner son clair, son immortel sourire jusque dans les pages les plus impassibles de sa prose merveilleuse, ennoblissant ainsi du meilleur de ce qui était en elle cet amoureux du contour impeccable, ce génial observateur de l'âme humaine, cet imperturbable ironiste dont le cœur abdiquait devant l'intelligence.