Je m'écriais: «Maudite soit l'heure où j'ai accepté d'entrer à son service!» Et j'en voulais au prêtre de Nictheroy, au médecin, au vicaire, à tous ceux qui m'avaient obtenu cette place et à ceux qui m'avaient forcé à y rester si longtemps. Je me cramponnais à la complicité des autres.

Comme le silence finissait par m'épouvanter, j'ouvris une fenêtre, dans l'espoir d'entendre au moins le murmure du vent. Mais aucun vent ne soufflait. La nuit était tranquille. Les étoiles scintillaient avec l'indifférence de ceux qui tirent leur chapeau devant un enterrement qui passe et continuent à parler d'autre chose. Je restai là quelque temps, accoudé, plongeant mon regard dans la nuit, me contraignant à faire une récapitulation mentale de ma vie pour essayer d'échapper à la douleur présente. Je crois que ce fut seulement alors que je pensai clairement au châtiment. Je me vis déjà accusé et menacé d'une punition certaine. À partir de ce moment, la crainte compliqua le remords. Je sentis mes cheveux se dresser. Quelques minutes après, je vis trois ou quatre formes humaines qui m'épiaient de la terrasse, où elles semblaient se tenir en embuscade; je reculai; les formes s'évanouirent dans l'air: c'était une hallucination.

Avant qu'il fît jour, je pansai la contusion que j'avais reçue au visage. Alors seulement, je me hasardai à retourner dans l'autre chambre. Cela n'alla pas sans quelque hésitation; mais il le fallait, et j'entrai. Je ne m'approchai pas tout de suite du lit. Les jambes me tremblaient, le cœur me battait. Je songeai à fuir; mais c'eût été dévoiler le crime... Il importait au contraire, il était urgent même d'en faire disparaître les traces. Je me dirigeai vers le lit. Je vis le cadavre les yeux grands ouverts et la bouche béante, comme pour laisser échapper le reproche éternel des siècles: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?» Je retrouvai sur le cou la marque de mes ongles; je boutonnai haut la chemise et je rejetai le drap jusque sur le menton. Ensuite, j'appelai un serviteur et je lui dis tout bas que le colonel était mort vers le matin; je l'envoyai avertir le vicaire et le médecin.

La première idée qui me vint fut de me retirer était malade; et, en réalité, quelques jours auparavant, j'avais reçu de mauvaises nouvelles de mon frère de Rio. Mais je réfléchis que mon départ immédiat pourrait éveiller quelques soupçons, et je pris le parti d'attendre. J'ensevelis moi-même le cadavre en me faisant aider par un nègre vieux et myope. Je ne quittais plus la chambre mortuaire. Je tremblais qu'on ne découvrît quelque chose d'anormal. Je voulais m'assurer qu'aucune méfiance ne se lisait sur le visage des autres; mais je n'osais regarder personne en face. Tout me donnait des impatiences: les allées et venues de ceux qui, à pas de loup, traversaient la chambre; leurs chuchotements; les cérémonies et les oraisons du vicaire... L'heure étant venue, je fermai la bière, mais d'une main tremblante, si tremblante que quelqu'un en fit la remarque tout haut et non sans quelque pitié:

—Ce pauvre Procope! malgré ce qu'il a enduré, il est fort ému.

Il me sembla que c'était de l'ironie. J'étais anxieux de voir tout finir. Nous sortîmes. Arrivé dans la rue, le passage de la demi-obscurité à la grande lumière me saisit et me fit chanceler. Je commençai à craindre alors qu'il ne me fût plus possible de cacher plus longtemps le crime. Je gardai les yeux obstinément fixés sur le sol et je me mis en marche. Quand tout fut fini, je respirai. J'étais en paix avec les hommes. Je ne l'étais cependant point avec ma conscience, et les premières nuits, je les passai naturellement dans l'inquiétude et dans l'affliction. Faut-il vous dire que je m'empressai de retourner à Rio de Janeiro, et que j'y vécus dans la terreur et dans l'abattement, quoique éloigné du lieu du crime? Je ne riais point; je parlais à peine; je mangeais peu; j'avais des hallucinations, des cauchemars...

—Laissez donc là celui qui est mort,—me disait-on—il n'est pas raisonnable de montrer tant de mélancolie.

Et je me félicitais de l'illusion, faisant de grands éloges du mort, l'appelant bonne créature, impertinent, à la vérité, mais doté d'un cœur d'or. Et tout en parlant de la sorte, je tâchais de me convaincre moi-même, au moins pour quelques instants. Un autre phénomène intéressant se produisit en moi,—je vous le rapporte parce que vous en tirerez peut-être quelque déduction utile,—c'est que, n'étant guère pieux, je fis dire une messe pour le repos éternel du colonel, en l'église du Saint-Sacrement. Je n'envoyai aucune invitation, je n'en soufflai mot à personne; je m'y rendis seul. Je restai agenouillé durant tout l'office et fis force signes de croix. Je doublai la gratification du prêtre et je distribuai des aumônes à la porte, le tout à l'intention du défunt.

Je ne voulais tromper personne. La preuve en est que j'agissais ainsi à l'insu de tous. Pour compléter ce détail, j'ajouterai que je ne faisais jamais allusion au colonel sans répéter avec un soupir: «Que Dieu ait son âme!» Et je racontais à son sujet quelques anecdotes joyeuses, quelques impertinences amusantes...

Peu de jours après mon arrivée à Rio, je reçus une lettre du vicaire. Il m'annonçait qu'on avait ouvert le testament du colonel et que j'y étais désigné comme son légataire universel. Imaginez ma stupéfaction! Il me semblait avoir mal lu; j'allai trouver mon frère, j'allai trouver mes amis: tous lurent la même chose. Aucun doute n'était possible, j'étais bien l'héritier du colonel. J'en vins à supposer que c'était un piège qu'on me tendait; mais je réfléchis en même temps qu'il y avait d'autres moyens de m'arrêter, si le crime était découvert. De plus, je connaissais la probité du vicaire, j'étais sûr qu'il ne se prêterait point à semblable manœuvre. Je relus la lettre cinq fois, dix fois, cent fois; je n'en revenais pas.