—Sans doute,—disais-je—en regardant de côté et d'autre.

J'étais abasourdi. Tout le monde approuvait ma conduite, toute de patience et de dévouement. C'était un concert d'éloges. Les premières formalités de l'inventaire me retinrent quelque temps; je fis choix d'un avoué; les choses suivirent tranquillement leur cours. Pendant plusieurs semaines, on parla beaucoup du colonel. On venait me raconter des traits de sa vie, mais sans observer la modération du prêtre. Je défendais sa mémoire, je rappelais quelques-unes de ses qualités, de ses vertus; n'était-il pas austère?...

—Austère!—interrompait-on—allons donc! Il est mort, c'est fini maintenant; mais c'était un vrai démon.

Et l'on me rapportait des faits, on me citait des actions perverses dont quelques-unes même étaient extraordinaires.

Faut-il vous l'avouer? Au début, j'écoutais tous ces propos avec curiosité; ensuite, un plaisir singulier me pénétra le cœur, un plaisir auquel, sincèrement, je cherchais à échapper. Et je continuais de défendre le colonel; je l'expliquais; j'attribuais beaucoup de ses fautes aux rivalités locales; j'admettais, oui, j'admettais qu'il était un peu dur, un peu violent...

—Un peu! Mais c'était un serpent en fureur! s'exclamait le barbier.

Et tous, le receveur, le pharmacien, le greffier, tous étaient du même avis. Et ils se mettaient à conter d'autres anecdotes. Toute la vie du défunt y passait. Les vieillards se plaisaient surtout à rappeler ses cruautés de jeunesse. Tout le monde le haïssait. Et le plaisir intime, muet, insidieux, grandissait en moi, sorte de ténia moral dont j'avais beau arracher les anneaux, qui se reformait aussitôt et s'accrochait toujours plus profondément.

Les formalités de l'inventaire me donnaient quelque distraction; d'autre part, l'opinion était si unanimement défavorable au colonel que peu à peu la localité ne m'apparaissait plus sous l'aspect ténébreux que je lui avais trouvé au début. Enfin, j'entrai en possession de l'héritage et je le convertis en titres et en argent. Plusieurs mois s'étaient écoulés, et l'idée de le distribuer en aumônes et en dons pieux ne s'imposait plus à mon esprit comme la première fois; il me semblait même que c'eût été de l'affectation. Je limitai mon plan primitif: je distribuai quelques menues sommes aux pauvres; je fis don à l'église de quelques ornements neufs; je donnai quelques milliers de francs à l'Hôpital de la Miséricorde; et je n'oubliai point de faire ériger un monument sur la tombe du colonel, un monument très simple, tout en marbre, œuvre d'un sculpteur napolitain qui était venu s'établir ici à cette époque, et qui, depuis, s'en est allé mourir au Paraguay.

Les années ont continué de passer. Ma mémoire est devenue vague et défaillante. Je pense parfois au colonel, mais sans ressentir les terreurs des premiers jours. Tous les médecins à qui j'ai fait le récit de ses maladies se sont montrés d'accord sur l'inévitable fin qui lui était réservée; plusieurs se sont étonnés même qu'il ait résisté si longtemps. Il se peut que j'aie involontairement exagéré la description que je leur ai faite de ses diverses affections; mais la vérité est qu'il devait mourir, même si cette fatalité ne s'était pas produite...

Adieu, mon cher monsieur. Si vous jugez que ces notes ne sont pas dépourvues de valeur, récompensez-m'en aussi par un tombeau de marbre, et mettez-y comme épitaphe cette variante que je fais ici au divin sermon sur la montagne: