Quelques mois s’étaient écoulés de cette manière, lorsque enfin on jugea convenable de fixer un jour pour les noces du jeune couple, qui semblait le désirer ardemment. Je n’ai pas besoin de décrire l’importance affairée de ma femme pendant les préparatifs du mariage, ni les coups d’œil furtifs de mes filles; le fait est que mon attention se fixait sur un autre objet,—l’achèvement d’un traité que je comptais publier bientôt pour défendre mon principe favori. Comme ce traité me semblait un chef-d’œuvre et d’argumentation et de style, je ne pus, dans la vanité de mon cœur, m’empêcher de le montrer à mon vieil ami, M. Wilmot, ne doutant aucunement de recevoir son approbation; mais ce ne fut que trop tard que je découvris qu’il était attaché avec la plus grande énergie à l’opinion contraire, et qu’il avait de bonnes raisons pour cela. En effet, il faisait, en ce moment même, la cour à une quatrième femme. Ceci, comme on peut s’y attendre, amena une discussion accompagnée de quelque aigreur, qui menaça de couper court à nos projets d’alliance; mais nous convînmes de débattre le sujet à fond la veille du jour arrêté pour la cérémonie.
Tout se passa avec l’ardeur voulue des deux côtés: il affirma que j’étais hétérodoxe, je rétorquai l’accusation; il répliqua, je ripostai. Cependant, au plus chaud de la controverse, je fus appelé dehors par un de mes parents qui, d’un visage affligé, me conseilla d’abandonner la dispute, du moins jusqu’à ce que le mariage de mon fils fût chose faite.
«Comment! m’écriai-je, déserter la cause de la vérité, et le laisser se remarier lorsqu’il est déjà poussé aux confins de l’absurde! Autant vaudrait me conseiller d’abandonner ma fortune que mon argument.
—Votre fortune, reprit mon ami, je regrette de vous en informer à présent, n’est plus rien, ou à peu près. Le négociant de Londres, aux mains de qui votre argent était placé, s’est enfui pour éviter une déclaration de banqueroute, et l’on croit qu’il ne laisse pas un shilling par livre sterling. Je répugnais à vous chagriner de cette nouvelle, vous et votre famille, avant l’accomplissement du mariage; mais elle peut maintenant servir à modérer votre chaleur d’argumentation; car, je le suppose, votre prudence vous imposera la nécessité de dissimuler, du moins jusqu’à ce que votre fils se soit assuré la fortune de la jeune fille.
—Eh bien, répondis-je, si ce que vous me dites est vrai, si je dois être réduit à la mendicité, cela ne fera jamais de moi un coquin, ni ne m’induira à désavouer mes principes. Je vais de ce pas instruire la compagnie de ma position; et pour ce qui est de la discussion, je rétracte ici les premières concessions que j’avais faites au vieux gentleman, et je ne lui accorderai pas qu’il puisse être un mari dans aucun sens du mot.»
On n’en finirait pas de décrire les différentes impressions des deux familles lorsque je divulguai la nouvelle de notre infortune; mais ce que les autres ressentirent était chose légère auprès de ce que les amants parurent endurer. M. Wilmot, qui semblait auparavant déjà suffisamment disposé à rompre le mariage, fut bientôt décidé par ce coup: il y avait une vertu qu’il possédait en perfection, c’était la prudence, trop souvent la seule qui nous reste à soixante-douze ans.