En dernier lieu, un jeune gentilhomme, d’apparence plus distinguée que les autres, s’avança, et, nous ayant regardés un instant, au lieu de poursuivre la chasse, il s’arrêta court, donna son cheval à un serviteur qui suivait, et s’approcha de nous avec un air d’insouciante supériorité. Il semblait n’avoir pas besoin d’être annoncé, et il allait saluer mes filles comme quelqu’un qui est certain d’être bien reçu; mais elles avaient appris de bonne heure à déconcerter d’un regard la présomption. Il nous fit alors savoir que son nom était Thornhill, et qu’il était possesseur du domaine qui s’étendait à quelque distance autour de nous. En conséquence, il se mit en devoir de saluer la partie féminine de la famille, et tel est le pouvoir de la fortune et des beaux habits qu’il n’éprouva pas un second refus. Comme son abord, quoique suffisant, était facile, nous devînmes bientôt plus familiers, et, apercevant des instruments de musique déposés près de nous, il demanda qu’on lui fît la faveur de chanter. Peu partisan de liaisons si disproportionnées, je fis signe de l’œil à mes filles pour les empêcher de consentir; mais un autre signe de leur mère détruisit l’effet du mien, si bien qu’elles nous donnèrent, d’un air joyeux, un morceau à la mode de Dryden. M. Thornhill parut ravi du choix et de l’exécution; puis il prit la guitare lui-même. Il ne jouait que très médiocrement; néanmoins, ma fille aînée lui rendit ses applaudissements avec usure et l’assura qu’il tirait des sons plus hauts que ne le faisait son maître même. A ce compliment il fit un salut, auquel elle répondit par une révérence. Il loua son goût; elle vanta son jugement. Un siècle n’aurait pas mieux noué leur connaissance. Cependant la vaniteuse mère, aussi heureuse, insistait de son côté pour que son seigneur entrât et goûtât un verre de sa groseille. Toute la famille semblait avoir à cœur de lui plaire: mes filles essayaient de l’intéresser sur les sujets qu’elles croyaient avoir le plus d’actualité, tandis que Moïse, au contraire, lui soumettait une ou deux questions à propos des anciens, qui lui valurent la satisfaction de se voir rire au nez; mes tout petits n’étaient pas moins empressés et s’attachaient avec amour à l’étranger. Tous mes efforts suffisaient à peine à empêcher leurs doigts sales de manier et de ternir les galons de ses habits et de lever les pattes de ses poches pour voir ce qu’il y avait dedans. A l’approche du soir, il prit congé; mais pas avant d’avoir demandé la permission de renouveler sa visite, ce que nous lui accordâmes avec la plus grande facilité, car il était notre seigneur.

Dès qu’il fut parti, ma femme tint conseil sur les événements du jour. Elle était d’avis que c’était un coup des plus heureux; car, à sa connaissance, des choses plus étranges que celle-là avaient réussi. Elle espérait encore voir le jour où nous pourrions dresser la tête au milieu des plus huppés et elle conclut en protestant qu’il lui était impossible de voir la raison pour laquelle les deux misses Wrinklers avaient épousé de grandes fortunes quand ses enfants, à elle, n’en auraient pas. Comme ce dernier argument était à mon adresse, je protestai également que j’étais, comme elle, incapable d’en voir la raison, non plus que celle pour laquelle M. Simkins avait gagné le lot de dix mille livres à la loterie quand nous étions restés avec un billet nul. «Je le déclare, Charles, s’écria ma femme, c’est de cette façon que vous nous glacez toujours, mes filles et moi, quand nous sommes gaies. Dites-moi, Sophie, ma chère, que pensez-vous de notre nouveau visiteur? Ne trouvez-vous pas qu’il semble avoir un bon naturel?—Infiniment bon, en vérité, maman, répliqua-t-elle. Je crois qu’il a beaucoup à dire sur tout et qu’il n’est jamais à court; et plus le sujet est mince, plus il a à dire.—Oui, s’écria Olivia, il est assez bien pour un homme; pourtant, quant à moi, je ne l’aime pas beaucoup; il est par trop impudent et familier; mais sur la guitare il est révoltant.» J’interprétai ces deux derniers discours par la méthode des contraires, et je trouvai ainsi que Sophia le méprisait dans son for intérieur autant que, secrètement, Olivia l’admirait. «Quelles que soient vos opinions sur son compte, mes enfants, m’écriai-je, pour confesser la vérité, il ne m’a pas prévenu en sa faveur. Les amitiés disproportionnées se terminent toujours par des dégoûts, et je crois qu’il paraissait, malgré toute sa facilité de manières, parfaitement sentir la distance qui est entre nous. Tenons-nous-en à des compagnons de notre rang. Il n’y a point de caractère plus méprisable que celui de l’homme coureur de fortune, et je ne vois pas pourquoi les femmes qui courent après la fortune ne seraient pas méprisables aussi. Ainsi, à tout le mieux, nous serons méprisables si ses vues sont honnêtes; mais si elles ne le sont pas!... Je frémis rien que d’y songer! Il est vrai que je n’ai point d’appréhensions quant à la conduite de mes enfants, mais je pense qu’il y en a quelques-unes à avoir quant à son caractère, à lui.» J’aurais continué si je n’avais été interrompu par un domestique du squire qui nous envoyait, avec ses compliments, un quartier de venaison et la promesse de dîner chez nous quelques jours plus tard. Ce présent opportun plaidait en sa faveur plus puissamment que tout ce que j’avais à dire n’aurait pu faire contre lui. Je gardai donc le silence, me contentant d’avoir seulement indiqué le danger et laissant à leur discrétion le soin de l’éviter. La vertu, qui a toujours besoin qu’on la garde, vaut à peine la sentinelle.


CHAPITRE VI

Bonheur d’un foyer rustique.

LA discussion avait été poussée avec nue certaine chaleur. Afin de raccommoder les choses, il fut convenu à l’unanimité que nous aurions un morceau de venaison pour souper, et nos filles s’empressèrent de se mettre à l’œuvre.

«Je suis fâché, m’écriai-je, que nous n’ayons ni voisin ni étranger, pour prendre part à cette bonne chère: l’hospitalité donne aux festins de ce genre une double saveur.—Dieu me bénisse! dit aussitôt ma femme. Voici venir notre excellent ami M. Burchell, qui a sauvé notre Sophia, et qui vous bat proprement dans la discussion.—Me réfuter dans la discussion, moi, enfant! m’écriai-je. Vous vous trompez en cela, ma chère; je crois qu’ils ne sont pas nombreux, ceux qui en sont capables. Je n’ai jamais discuté vos talents pour confectionner les pâtés d’oie, et je vous prie de me laisser la discussion.» Pendant que je parlais, le pauvre M. Burchell entra dans la maison; toute la famille lui fit accueil et lui serra cordialement la main, tandis que le petit Dick lui poussait officieusement une chaise.