Pendant la lecture de cette ballade, Sophia semblait mêler un air de tendresse à son approbation. Mais notre tranquillité fut bientôt troublée par le bruit d’un coup de fusil tout près de nous, et, immédiatement après, un homme apparut, traversant violemment la haie pour ramasser le gibier qu’il venait de tuer. Ce chasseur était le chapelain du squire, et il avait abattu un des merles qui nous récréaient si agréablement. Un bruit tellement fort et rapproché avait fait tressaillir mes filles, et je pus remarquer que Sophia, dans son effroi, s’était jetée dans les bras de M. Burchell pour y chercher protection. Le gentleman s’avança et demanda pardon de nous avoir dérangés, affirmant qu’il ignorait que nous fussions si près. Il prit place auprès de ma fille cadette, et, en vrai sportsman, il lui offrit ce qu’il avait tué dans la matinée. Elle allait refuser, mais un coup d’œil discret de sa mère lui fit promptement corriger sa bévue et accepter le présent, non sans quelque répugnance toutefois. Ma femme laissa percer, comme à l’ordinaire, son orgueil, en faisant tout bas la remarque que Sophia avait fait la conquête du chapelain, de même que sa sœur avait fait celle du squire. Je soupçonnais toutefois, et avec plus de probabilité, qu’elle avait placé ses affections sur un autre objet. Le chapelain avait pour commission de nous informer que M. Thornhill avait fait venir de la musique et des rafraîchissements et comptait donner, le soir même, à ces demoiselles un bal au clair de lune, sur la pelouse devant notre porte. «Et je ne puis nier, continua-t-il, que je n’aie intérêt à être le premier à transmettre ce message, car j’espère, pour ma récompense, que miss Sophia me fera l’honneur de m’accepter pour cavalier.» A ceci la jeune fille répliqua qu’elle le ferait volontiers si elle le pouvait honnêtement.
«Mais, poursuivit-elle en regardant M. Burchell, voici un gentleman qui a été mon compagnon dans le travail de la journée, et il convient qu’il en partage les amusements.» M. Burchell la remercia poliment de son intention, mais il céda ses droits au chapelain et ajouta qu’il avait cinq milles à faire dans la soirée, étant invité à un souper de moisson. Son refus me parut un peu extraordinaire; et, d’un autre côté, je ne parvenais pas à concevoir comment une jeune personne aussi sensée que ma fille cadette pouvait ainsi préférer un homme ruiné à quelqu’un dont les espérances étaient beaucoup plus hautes. Mais, de même que les hommes sont les plus capables de distinguer le mérite chez les femmes, de même les dames forment souvent de nous les jugements les plus exacts. Les deux sexes semblent être placés comme en observation vis-à-vis l’un de l’autre et sont doués de capacités différentes appropriées à cet examen mutuel.
CHAPITRE IX
Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours que la supériorité de la toilette donne la supériorité de l’éducation.
A PEINE M. Burchell avait-il pris congé et Sophia consenti à danser avec le chapelain, que les petits arrivèrent en courant nous dire que le squire était là, avec une grande compagnie. Nous retournâmes à la maison et trouvâmes notre seigneur accompagné de deux gentilshommes de moindre qualité et de deux jeunes personnes richement habillées, qu’il nous présenta comme des femmes d’une très grande distinction et très à la mode, venues de Londres. Il se trouva que nous n’avions pas assez de chaises pour tout le monde, et aussitôt M. Thornhill proposa que chaque gentleman s’assît sur les genoux d’une dame. Je m’y opposai catégoriquement, malgré un regard improbateur de ma femme. On envoya donc Moïse emprunter une couple de chaises, et comme nous manquions de dames pour compléter une contredanse, les deux messieurs partirent avec lui, en quête d’une couple de danseuses. Chaises et danseuses furent vite trouvées. Les messieurs revinrent avec les roses filles de mon voisin Flamborough, superbes sous leurs coiffures de nœuds de ruban rouge. Mais on n’avait pas prévu une circonstance malencontreuse: les demoiselles Flamborough avaient, à vrai dire, la réputation d’être les meilleures danseuses de la paroisse et entendaient la gigue et la ronde à la perfection; mais elles n’en étaient pas moins totalement étrangères à la contredanse. Ceci nous déconcerta tout d’abord; cependant, après s’être fait un peu pousser et tirer, elles finirent par aller gaiement. Notre musique se composait de deux violons, d’une flûte et d’un tambourin. La lune brillait, claire. M. Thornhill et ma fille aînée menaient le bal, au grand plaisir des spectateurs: les voisins, en effet, ayant appris ce qui se passait, arrivèrent en troupes autour de nous. Ma fille avait les mouvements si gracieux et si vifs que ma femme ne put s’empêcher de découvrir la vanité de son cœur en m’assurant que, si la fillette s’en acquittait si habilement, c’est qu’elle lui avait emprunté tous ses pas. Les dames de la ville s’évertuaient péniblement à montrer la même aisance, mais sans succès. Elles tournoyaient, s’agitaient, languissaient, se démenaient; rien n’y faisait. Les spectateurs, il est vrai, déclaraient que c’était fort bien; mais le voisin Flamborough fit remarquer que les pieds de miss Livy semblaient tomber avec la musique aussi juste qu’un écho. La danse durait depuis une heure lorsque les deux dames, qui craignaient d’attraper un rhume, proposèrent de cesser le bal. L’une d’elles, à ce qu’il me sembla, exprima ses sentiments à cette occasion d’une façon fort grossière, lorsqu’elle déclara que par le bon Dieu vivant, la sueur lui dégouttait partout.