Quant à ceci, vous pouvez le regarder comme un fait positif, c’est que le lendemain matin, milord duc cria trois fois à son valet de chambre: Jernigan, Jernigan, Jernigan, apportez-moi mes jarretières.»
Mais j’aurais dû, au préalable, indiquer la conduite très impolie de M. Burchell qui, pendant tous ces discours, se tint assis, le visage vers le feu, et qui, à la fin de chaque phrase, s’écriait: Bah! expression qui nous déplaisait à tous, et qui refroidissait jusqu’à un certain point l’animation naissante de la conversation.
«D’ailleurs, ma chère Skeggs, continua notre pairesse, il n’y a rien de cela dans la copie des vers que le docteur Burdock a faits sur la circonstance. Bah!
—Je suis surprise de cela, s’écria miss Skeggs, car il est rare qu’il laisse rien de côté, n’écrivant, comme il le fait, que pour son amusement personnel. Mais votre seigneurie ne pourrait-elle pas me faire la faveur de me les laisser voir? Bah!
—Ma chère enfant, répliqua notre pairesse, croyez-vous que je porte des choses pareilles sur moi? Cependant ils sont fort beaux, à coup sûr, et je suis, je pense, un peu connaisseur; je sais, du moins, ce qui me plaît. Mais vraiment, j’ai toujours été admiratrice de toutes les petites pièces du docteur Burdock; car, hors ce qu’il fait et ce que fait notre chère comtesse de Hanover Square, il n’y a rien qui sorte du plus vil fatras. Pas une touche de bon ton dans tout cela. Bah!
—Votre Seigneurie devrait faire exception, dit l’autre, pour vos propres productions dans le Magasin des Dames[5]. J’espère que vous avouerez qu’il n’y a rien là qui sente le mauvais ton? Mais je suppose que nous n’en aurons plus de la même source? Bah!
—Mais, ma chère, dit la grande dame, vous savez que ma lectrice et demoiselle de compagnie m’a laissée pour épouser le capitaine Roach; et comme mes pauvres yeux ne me permettent pas d’écrire moi-même, voilà quelque temps que j’en cherche une autre. Une personne convenable n’est pas chose facile à trouver, et, à coup sûr, trente livres par an sont une petite rémunération pour une fille honnête et bien élevée, qui sait lire, écrire et se tenir en société; quant aux pécores qui courent la ville, il n’y a pas moyen de les supporter. Bah!
—Je sais cela par expérience, s’écria miss Skeggs. Car, sur trois demoiselles de compagnie que j’ai eues ces derniers six mois, l’une refusait de faire de la simple couture une heure par jour, l’autre trouvait que vingt-cinq guinées par an étaient un trop mince salaire, et j’ai été obligée de renvoyer la troisième parce que je soupçonnais une intrigue avec le chapelain. La vertu, ma chère lady Blarney, la vertu n’a pas de prix; mais où la trouver? Bah!»
Ma femme était depuis longtemps tout oreilles à ces discours; mais la dernière partie la frappa plus particulièrement. Trente livres et vingt-cinq guinées par an faisaient cinquante-six livres cinq shillings de monnaie anglaise, somme qui, pour ainsi dire, cherchait qui voudrait la prendre, et qui pouvait aisément être assurée à la famille. Pendant un moment, elle chercha l’approbation dans mes yeux; et, pour confesser la vérité, j’étais d’avis que des places semblables étaient juste ce qui conviendrait à nos deux filles. D’un autre côté, si le squire avait réellement quelque affection pour ma fille aînée, ce serait le moyen de la rendre de toute manière digne de sa fortune. Aussi ma femme prit-elle la résolution de ne pas nous laisser priver de tels avantages faute d’assurance, et elle se chargea de haranguer pour la famille. «J’espère, s’écria-t-elle, que vos seigneuries excuseront ma présomption en ce moment. Il est vrai que je n’ai aucun droit à prétendre à de telles faveurs, mais cependant il est naturel de ma part que je désire pousser mes enfants dans le monde. J’aurai donc la hardiesse de dire que mes deux filles ont une éducation et des capacités assez bonnes; du moins la province ne peut rien montrer de mieux. Elles savent lire, écrire, faire des comptes; elles s’entendent à l’aiguille, au point arrière, au point croisé, à toute espèce de couture courante; elles savent faire les œillets, le point de broderie et les ruches; elles connaissent un peu de musique; elles savent faire les vêtements de dessous et travailler au tambour; mon aînée sait découper, et ma cadette a une très jolie manière de tirer les cartes. Bah!»