Cependant l’infortuné Moïse était détrompé. Il voyait maintenant qu’il avait réellement été la dupe d’un escroc en chasse qui, au vu de sa figure, l’avait noté comme une proie facile. Aussi lui demandai-je les détails de la fourberie. Il avait vendu le cheval, paraît-il, et parcourait la foire à la recherche d’un autre. Un homme ayant l’air d’un révérend le conduisit à une tente sous prétexte qu’il en avait un à vendre. «Là, poursuivit Moïse, nous trouvâmes un antre homme, très bien habillé, qui désirait emprunter vingt livres sur ces articles, disant qu’il avait besoin d’argent et qu’il les laisserait pour le tiers de leur valeur. Le premier gentleman, qui se disait mon ami, me souffla à l’oreille de les acheter, m’engageant à ne pas laisser passer une offre si avantageuse. J’envoyai chercher M. Flamborough; ils l’endoctrinèrent aussi finement que moi, si bien qu’à la fin ils nous persuadèrent d’acheter les deux grosses entre nous.»
CHAPITRE XIII
On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace
de donner des avis désagréables.
AINSI notre famille avait fait plusieurs tentatives d’élégance; mais quelque désastre imprévu avait détruit chaque projet aussitôt que conçu. Je m’efforçais de profiter de toutes ces déconvenues pour fortifier leur bon sens dans la proportion même où leur ambition était frustrée. «Vous voyez, mes enfants, disais-je, combien il y a peu à gagner à essayer d’en imposer au monde en voulant marcher de pair avec plus hauts que nous. Ceux-là qui sont pauvres et qui ne veulent fréquenter que les riches sont haïs de ceux qu’ils évitent et méprisés de ceux qu’ils suivent. Les associations disproportionnées sont toujours désavantageuses pour la partie faible: les riches ont le plaisir qui en résulte, et les pauvres, les inconvénients. Mais voyons, Dick, mon garçon, répétez la fable que vous lisiez aujourd’hui, pour le profit de la compagnie.
—Il était une fois, commença l’enfant, un Géant et un Nain qui étaient amis et vivaient ensemble. Ils firent marché qu’ils ne se quitteraient jamais, mais qu’ils iraient chercher aventure. La première bataille qu’ils livrèrent fut contre deux Sarrasins; et le Nain, qui était très brave, donna à l’un des champions un coup des plus furieux. Cela ne fit que très peu de mal au Sarrasin qui, levant son épée, fit sauter bel et bien le bras du pauvre Nain. Il était alors en vilaine passe; mais le Géant, venant à son aide, eut bientôt laissé les deux Sarrasins morts sur la plaine, et le Nain, de dépit, trancha la tête de son adversaire mort. Ils reprirent ensuite leur voyage en quête d’une autre aventure. Ce fut cette fois contre trois satyres sanguinaires qui enlevaient une infortunée damoiselle. Le Nain n’était plus tout à fait aussi impétueux qu’auparavant; néanmoins, il frappa le premier coup, pour lequel on lui en rendit un autre qui lui creva l’œil; mais le Géant fut bientôt sur eux, et s’ils ne s’étaient enfuis, il les aurait certainement tués jusqu’au dernier. Ils furent tous très joyeux de cette victoire, et la damoiselle, qui était sauvée, s’éprit d’amour pour le Géant et l’épousa. Ils allèrent alors loin, plus loin que je ne puis dire, et rencontrèrent une compagnie de voleurs. Le Géant, pour la première fois, se trouva en avant; mais le Nain n’était pas loin derrière. La bataille fut rude et longue. Partout où venait le Géant, tout tombait devant lui; mais le Nain pensa être tué plus d’une fois. A la fin, la victoire se déclara pour les deux aventuriers; mais le Nain y perdit la jambe. Le Nain était maintenant privé d’un bras, d’une jambe et d’un œil, tandis que le Géant était sans une seule blessure. Sur quoi, celui-ci s’écria, en s’adressant à son petit compagnon: «Mon petit héros, c’est là un glorieux passe-temps; remportons encore une victoire, et nous aurons acquis de l’honneur à jamais.—Non, répondit alors le Nain, qui avait fini par devenir plus sage; non, je le déclare tout net: je ne me battrai plus, car je vois que dans chaque bataille vous avez tout l’honneur et toutes les récompenses, mais que tous les coups tombent sur moi.»
J’allais tirer la morale de cette fable, lorsque notre attention fut détournée par une chaude discussion entre ma femme et M. Burchell, au sujet de l’expédition projetée de mes filles à la ville. Ma femme insistait très énergiquement sur les avantages qui en résulteraient. M. Burchell, au contraire, la dissuadait avec une grande ardeur; moi, je restai neutre. Ses objurgations d’alors ne semblaient que la seconde partie de celles qui avaient été reçues de si mauvaise grâce dans la matinée. La discussion alla loin: la pauvre Déborah, au lieu de raisonner plus solidement, parlait plus haut, et, à la fin, pour éviter la défaite, elle dut se réfugier dans les cris. La conclusion de sa harangue, cependant, nous fut grandement désagréable à tous: elle connaissait, dit-elle, certaines gens qui avaient leurs raisons particulières et secrètes pour les conseils qu’ils donnaient; mais, pour sa part, elle désirait que ces gens-là se tinssent éloignés de chez elle à l’avenir. «Madame, s’écria Burchell avec un air de grand sang-froid qui tendait à l’enflammer davantage, quant aux raisons secrètes, vous ne vous trompez pas: j’ai des raisons secrètes, que je m’abstiens de mentionner parce que vous n’êtes pas capable de répondre à celles dont je ne fais pas secret. Mais je vois que mes visites ici sont devenues importunes; je vais donc prendre congé maintenant; peut-être reviendrai-je une fois encore dire un dernier adieu lorsque je quitterai le pays.» Ce disant, il prit son chapeau, et les tentatives de Sophia, dont les regards semblaient lui reprocher sa précipitation, ne purent empêcher son départ.