—Je vous crois, reprit ma femme, en nous souriant encore, bien que le rire ne fût pas de son côté; et cependant j’ai vu des hommes avoir des prétentions au jugement qui en avaient très peu.—Et sans doute, riposta son antagoniste, vous avez connu des dames se targuer d’esprit qui n’en avaient point.» Je vis bien vite que ma femme ne paraissait pas devoir gagner grand’chose à ce genre d’affaires; aussi résolus-je de le traiter d’une façon plus sévère moi-même. «L’esprit et le jugement, m’écriai-je, ne sont l’un et l’autre que des riens sans l’intégrité; c’est là ce qui donne de la valeur à tout caractère. Le paysan ignorant, sans défaut, est plus grand que le philosophe qui en a beaucoup; car qu’est le génie, qu’est le courage, sans le cœur? Un homme honnête est le plus noble ouvrage de Dieu.
«J’ai toujours tenu cette maxime ressassée de Pope, répliqua M. Burchell, pour très indigne d’un homme de génie, et pour une basse renonciation de sa propre supériorité. De même que la réputation des livres ne surgit pas de leur absence de fautes, mais de la grandeur de leurs beautés, ainsi celle des hommes devrait s’estimer, non d’après l’absence des défauts, mais d’après la hauteur des vertus qu’ils possèdent. Le savant peut manquer de prudence, l’homme d’État peut avoir de l’orgueil, et l’athlète de la férocité; mais leur préfèrerions-nous le manœuvre de bas étage qui traverse péniblement la vie sans blâme et sans applaudissement? Nous pourrions aussi bien préférer les tableaux ternes et corrects de l’École flamande aux inspirations déréglées, mais sublimes, du pinceau romain.
—Monsieur, répliquai-je, votre présente observation est juste lorsqu’il y a des vertus brillantes et de petits défauts; mais lorsqu’on voit que de grands vices s’opposent dans la même âme à des vertus aussi extraordinaires, un tel caractère mérite le mépris.
—Peut-être se peut-il, s’écria-t-il, qu’il y ait des monstres tels que vous en décrivez, faits de grands vices joints à de grandes vertus; pourtant dans mon passage à travers la vie, je n’ai jamais trouvé un seul exemple de leur existence; au contraire, j’ai toujours remarqué que là où l’intelligence était vaste, les sentiments étaient bons. Et vraiment la Providence se montre en ce détail notre bienveillante amie, d’affaiblir ainsi le jugement là où le cœur est corrompu, et de diminuer le pouvoir là où il y a la volonté de faire le mal. Cette règle semble s’étendre jusqu’aux autres animaux; la race des petites vermines est toujours traîtresse, cruelle et couarde, tandis que les animaux doués de force et de puissance sont généreux, braves et doux.
—Ces observations sonnent bien, repris-je, et cependant il serait aisé en ce moment même de désigner un homme—et j’attachai fixement mon regard sur lui—dont la tête et le cœur forment le plus détestable contraste. Oui, monsieur, continuai-je en élevant la voix, et je suis bien aise d’avoir cette occasion de le démasquer au milieu de son imaginaire sécurité. Connaissez-vous ceci, monsieur, ce portefeuille?—Oui, monsieur, répondit-il avec un visage d’une assurance imperturbable; ce portefeuille est à moi, et je suis bien aise que vous l’ayez trouvé.—Et, criai-je, connaissez-vous cette lettre? Allons, ne balbutiez pas, mon homme, mais regardez-moi bien en face. Dites, connaissez-vous cette lettre?—Cette lettre, répliqua-t-il; oui, c’est moi qui ai écrit cette lettre.—Et comment avez-vous pu, dis-je, être assez bas, assez ingrat pour oser écrire cette lettre?—Et comment en êtes-vous venu, reprit-il avec des regards d’une effronterie sans pareille, à être assez bas pour oser ouvrir cette lettre? Et maintenant, ne savez-vous pas que je pourrais vous faire pendre tous pour ceci? Tout ce que j’ai à faire, c’est de jurer entre les mains du juge de paix le plus proche que vous vous êtes rendus coupables d’avoir forcé la serrure de mon portefeuille, et je vous ferai tous pendre haut et court à cette porte.» Ce trait inattendu d’insolence me fit monter à un tel point que je pouvais à peine gouverner ma colère. «Misérable ingrat, va-t’en et ne souille pas davantage ma demeure de ton ignominie; va-t’en, et ne te montre jamais plus à moi; éloigne-toi de ma porte. Le seul châtiment que je te souhaite est une conscience timorée, qui soit un suffisant bourreau!» En parlant ainsi, je lui jetai son portefeuille qu’il ramassa en souriant, et, en attachant le fermoir avec le plus complet sang-froid, il nous laissa tout étonnés de la sérénité de son assurance. Ma femme particulièrement était furieuse de ce que rien ne pouvait le mettre en colère ni le faire paraître honteux de ses vilenies. «Ma chère, dis-je, désireux de calmer ces passions qui s’étaient élevées trop haut chez nous, nous ne devons pas être surpris que la honte fasse défaut aux méchants; ils ne rougissent que d’être découverts à faire le bien, mais ils se glorifient de leurs vices.
«Le Crime et la Honte, dit l’allégorie, étaient d’abord compagnons, et, au début de leur voyage, se tenaient inséparablement ensemble. Mais leur union se trouva bientôt désagréable et gênante pour l’un et pour l’autre. Le Crime donnait à la Honte de fréquentes inquiétudes, et la Honte trahissait souvent les conspirations secrètes du Crime. Aussi, après un long désaccord, ils consentirent à la fin à se séparer pour toujours. Le Crime marcha hardiment devant lui pour atteindre le Destin qui le précédait sous la forme d’un bourreau; mais la Honte, naturellement craintive, retourna tenir compagnie à la Vertu qu’au commencement de leur voyage ils avaient laissée en arrière. Ainsi, mes enfants, après que les hommes ont fait quelques étapes dans le vice, la Honte les abandonne et retourne an service des quelques vertus qu’ils ont encore de reste.»