Lorsque les frayeurs de ma famille se furent calmées, la curiosité de connaître la raison de ma longue absence se fit jour à la place. Je leur appris donc tout en détail et continuai en les préparant à recevoir notre enfant perdue; bien que nous n’eussions plus aujourd’hui que la misère à offrir, je désirais faire en sorte qu’elle fût la bienvenue à partager ce que nous avions. Cette tâche eût été plus difficile sans notre calamité récente, qui avait humilié l’orgueil de ma femme et l’avait émoussé au contact d’afflictions plus poignantes. Incapable d’aller chercher ma pauvre enfant moi-même, à cause de mon bras qui devenait très douloureux, j’envoyai mon fils et ma fille, qui ne tardèrent pas à revenir, soutenant la coupable. Elle n’avait pas le courage de lever les yeux vers sa mère à laquelle mes exhortations n’avaient pu persuader une réconciliation parfaite, car les femmes ont un sentiment des erreurs féminines beaucoup plus fort que les hommes. «Ah! madame, lui dit sa mère, c’est en un bien pauvre lieu que vous venez, après tant d’élégance. Ma fille Sophia et moi ne pouvons offrir que bien peu de distraction à des personnes qui n’ont eu pour société que des gens de distinction. Oui, miss Livy, votre pauvre père et moi, nous avons souffert beaucoup dernièrement; mais j’espère que le ciel vous pardonnera.» Devant cet accueil, la malheureuse victime restait pâle et tremblante, ne pouvant ni pleurer ni répondre. Mais je ne pouvais rester plus longtemps spectateur silencieux de sa détresse; aussi, donnant à ma voix et à mes manières un degré de sévérité qui avait toujours été suivi d’une immédiate soumission: «Je demande, femme, que l’on retienne ici mes paroles une fois pour toutes, dis-je: je vous ai ramené une pauvre créature errante et trompée. Son retour au devoir appelle la renaissance de votre tendresse. Les véritables rigueurs de la vie tombent maintenant sur nous à coups pressés; ne les augmentons donc pas par des discussions entre nous. Si nous vivons ensemble en bonne harmonie, nous pouvons encore avoir du contentement, car nous sommes assez pour fermer la porte aux critiques méchantes du monde et pour nous soutenir mutuellement. La clémence du ciel est promise à qui se repent; laissons-nous guider par cet exemple. Le ciel, on nous l’assure, se réjouit beaucoup plus de voir un pécheur repentant que quatre-vingt-dix-neuf personnes qui se sont maintenues, sans en dévier, dans la droite voie. Et c’est chose juste, car le seul effort par lequel nous nous arrêtons court sur la pente rapide du sentier de la perdition est en lui-même une plus énergique manifestation de vertu que l’accomplissement de cent actes de justice.»
CHAPITRE XXIII
Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable.
IL nous fallait maintenant quelque assiduité au travail pour rendre notre séjour du moment aussi convenable que possible, et nous nous retrouvâmes bientôt en état de jouir de notre ancienne sérénité. Incapable d’aider mon fils dans nos occupations habituelles, je faisais des lectures à ma famille dans les quelques livres qui avaient été sauvés, et particulièrement dans ceux qui, en amusant l’imagination, contribuent à alléger le cœur. Nos bons voisins venaient aussi chaque jour avec les meilleures paroles de consolation, et ils fixèrent une époque où ils devaient tous se mettre à réparer mon ancienne demeure. L’honnête fermier William ne fut pas le dernier parmi ces visiteurs, et cordialement, il nous offrit son amitié. Il aurait même renouvelé ses attentions auprès de ma fille; mais elle le repoussa de manière à le faire s’abstenir de toute sollicitation future. Son chagrin semblait de ceux qui persistent, et elle était la seule personne de notre petite société qu’une semaine n’avait pas suffi à rendre à la gaieté. Elle avait désormais perdu cette innocence ignorante du rouge de la honte, qui jadis lui enseignait à se respecter elle-même et à trouver son plaisir à plaire. L’angoisse avait maintenant profondément pris possession de son esprit; sa beauté commençait à être atteinte en même temps que sa santé, et toute froideur contribuait encore à l’altérer. Chaque mot tendre à l’adresse de sa sœur lui mettait un serrement au cœur et une larme dans les yeux; et comme un vice, même guéri, en implante toujours d’autres là où il a existé, sa première faute, quoique effacée par le repentir, avait laissé la jalousie et l’envie derrière elle. Je m’efforçais en mille façons de diminuer son souci; j’oubliais même mes propres douleurs dans ma sollicitude pour elle, recueillant les anecdotes amusantes de l’histoire qu’une bonne mémoire et quelque lecture pouvaient me suggérer. «Notre bonheur, ma chère, disais-je, est au pouvoir de quelqu’un qui peut l’amener de mille manières inattendues et propres à confondre notre prévoyance. Si un exemple est nécessaire pour prouver cela, mon enfant, je vous répèterai une anecdote que nous a racontée un grave, quoique parfois romanesque, historien.
«Matilda avait été mariée très jeune à un noble Napolitain du plus haut rang, et, à l’âge de quinze ans, elle se trouva veuve et mère. Un jour qu’elle caressait son petit enfant à la fenêtre ouverte d’un appartement donnant sur le Vulturne, l’enfant, d’un élan soudain, s’échappa de ses bras pour tomber dans l’eau de la rivière où il disparut en un moment. La mère, surprise et affolée, fait effort pour le sauver et plonge après lui; mais, loin de pouvoir porter aide à l’enfant, elle ne se sauve elle-même qu’avec peine sur la rive opposée, juste au moment où le pays était, de ce côté-là, pillé par des soldats français qui la firent aussitôt prisonnière.