C’est par de semblables réflexions que je travaillai à me rendre gai; mais la gaieté n’a jamais été produite par l’effort, lequel est, en soi, pénible. Comme j’étais assis dans un coin de la prison, l’air pensif, un de mes compagnons de captivité s’avança, s’assit près de moi et entama la conversation. Ce fut toujours ma règle invariable dans la vie de ne jamais éviter la conversation d’aucune personne semblant vouloir parler avec moi; car, si l’individu était bon, je pouvais profiter de son instruction, et s’il était mauvais, il pouvait trouver du secours dans la mienne. Je remarquai que celui-ci était un homme d’expérience et d’un énergique, mais inculte bon sens; il avait une parfaite connaissance du monde, comme on dit, ou pour parler plus proprement, de l’espèce humaine vue du mauvais côté. Il me demanda si j’avais pris soin de me précautionner d’un lit, ce qui était un détail auquel je n’avais pas une seule fois songé.

«C’est fâcheux, dit-il; car on ne vous donne ici rien que de la paille, et votre chambre est très grande et très froide. Toutefois, comme vous avez l’air d’être un gentleman, et que j’en ai été un moi-même dans mon temps, je mets de bon cœur une partie de ma literie à votre service.»

Je le remerciai, exprimant mon étonnement de trouver dans une geôle une telle humanité pour l’infortune, et j’ajoutai, pour lui faire voir que j’étais un lettré, que le sage de l’antiquité avait semblé comprendre la valeur d’un compagnon dans l’affliction lorsqu’il avait dit: Ton kosmon aire, ei dos ton etairon[9]! «Et de fait, continuai-je, qu’est le monde s’il n’offre rien que solitude?

—Vous parlez du monde, monsieur, reprit mon compagnon. Le monde retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée confuse d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles: Anarchon ara kai atelutaion to pan, ce qui implique.....—Je vous demande pardon d’interrompre tant d’érudition, monsieur, m’écriai-je; mais je crois avoir entendu tout cela déjà. N’ai-je pas eu le plaisir de vous voir une fois à la foire de Welbridge, et ne vous nommez-vous pas Éphraïm Jenkinson?» A cette question, il se contenta de soupirer. «Je suppose que vous devez vous rappeler, repris-je, un docteur Primrose, à qui vous avez acheté un cheval?»

Alors M. Jenkinson se souvint de moi sur-le-champ; l’obscurité du lieu et l’approche de la nuit l’avaient empêché de distinguer auparavant mes traits. «Oui, monsieur, reprit-il, je me souviens de vous parfaitement bien. J’ai acheté un cheval, mais oublié de le payer. Votre voisin Flamborough est le seul plaignant que je redoute en aucune façon aux prochaines assises, car il a l’intention de déposer positivement contre moi comme faussaire. Je regrette de tout mon cœur, monsieur, de vous avoir jamais trompé, et, de fait, d’avoir trompé qui que ce soit; car, vous voyez, continua-t-il en montrant ses fers, à quoi m’ont conduit mes tours.

—Eh bien! monsieur, répliquai-je, votre bonté à m’offrir un secours lorsque vous ne pouviez rien espérer en échange sera payée par les efforts que je ferai pour adoucir ou supprimer tout à fait la déposition de M. Flamborough. Je lui enverrai mon fils à cet effet à la première occasion, et je ne fais pas le moindre doute qu’il ne se rende à ma requête. Pour ce qui est de ma propre déposition, vous n’avez pas besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet.

—Eh bien! monsieur, répondit-il, tout ce que je pourrai vous rendre en retour, je le ferai. Vous aurez plus de la moitié de mes couvertures cette nuit, et j’aurai soin de me poser comme votre ami dans la prison, où je crois avoir quelque influence.»

Je le remerciai et ne pus m’empêcher de manifester ma surprise du changement de son extérieur et de l’air de jeunesse qu’il avait à présent; car, lorsque je l’avais vu auparavant, il paraissait avoir soixante ans au moins.