A l’instant où M. Thornhill aperçut le prisonnier et Jenkinson qui l’avait en garde, il sembla reculer d’effroi. Sa figure devint pâle de la conscience du crime accompli, et il aurait voulu disparaître; mais Jenkinson, qui s’aperçut de son dessein, l’arrêta. «Quoi! squire, s’écria-t-il, avez-vous honte de vos deux vieilles connaissances, Jenkinson et Baxter? C’est pourtant ainsi que tous les grands oublient leurs amis; mais j’ai décidé que nous ne vous oublierions pas. Notre prisonnier, avec la permission de Votre Honneur, continua-t-il en se tournant vers sir William, a déjà confessé tout. C’est lui le gentleman qu’on dit avoir été si dangereusement blessé; il déclare que c’est M. Thornhill qui l’a engagé dans cette affaire, qui lui a donné les vêtements qu’il porte maintenant pour avoir l’air d’un gentleman, et qui lui a fourni la chaise de poste. Le plan était formé entre eux qu’il enlèverait la jeune demoiselle en lieu sûr, et que là il la menacerait et la terrifierait; mais M. Thornhill devait, sur ces entrefaites, arriver, comme par hasard, à son secours; ils se seraient battus un moment, puis il aurait, lui, pris la fuite, et par là M. Thornhill aurait eu la meilleure occasion de gagner sa tendresse en jouant auprès d’elle le rôle de défenseur.»
Sir William se rappela cet habit comme ayant été fréquemment porté par son neveu; tout le reste, le prisonnier lui-même le confirma dans un récit plus circonstancié, ajoutant pour conclure que M. Thornhill lui avait souvent déclaré qu’il aimait les deux sœurs à la fois.
«Cieux! s’écria sir William, quelle vipère ai-je nourrie dans mon sein! Et lui qui semblait être si amateur de la justice publique! Eh bien! il l’aura. Assurez-vous de lui, monsieur le geôlier... Cependant arrêtez, je crains qu’il n’y ait pas de preuves légales pour le détenir.»
Alors M. Thornhill, avec la plus grande humilité, supplia de ne pas admettre deux aussi fieffés misérables comme preuves contre lui, mais d’interroger ses domestiques.—«Vos domestiques! répliqua sir William. Misérable, ne les appelez plus vôtres. Mais voyons, entendons ce que ces gens-là ont à dire. Faites entrer son sommelier.»
Lorsque le sommelier fut introduit, il s’aperçut bientôt, à l’air de son ancien maître, que tout le pouvoir de celui-ci était désormais passé. «Dites-moi, demanda sévèrement sir William, avez-vous jamais vu ensemble votre maître et cet individu-là qui est revêtu de ses habits?—Oui, s’il plaît à Votre Honneur, s’écria le sommelier, mille fois; c’était l’homme qui lui amenait toujours ses dames.—Comment! interrompit le jeune M. Thornhill, dire ceci à ma face!—Oui, répliqua le sommelier, à la face de n’importe qui. Pour vous dire une vérité, maître Thornhill, je ne vous ai jamais ni aimé ni goûté, et je ne m’inquiète pas, à l’heure qu’il est, de vous dire ce que je pense.—Alors, s’écria Jenkinson, dites maintenant à Son Honneur si vous savez quelque chose de moi.—Je ne peux pas dire, répliqua le sommelier, que je sache rien de bien bon de vous. La nuit que la fille de ce gentleman a été amenée par tromperie dans notre maison, vous en étiez.—En vérité, s’écria sir William, je vois que vous produisez un excellent témoin pour prouver votre innocence. Souillure de l’humanité! t’associer à de tels misérables!...» Puis, continuant son interrogatoire: «Vous me dites, monsieur le sommelier, que c’est là la personne qui lui a amené la fille de ce vieux gentleman.—Non, s’il plaît à Votre Honneur, répliqua le sommelier, il ne la lui amena pas, car c’est le squire lui-même qui s’est chargé de cette affaire; mais il a amené le prêtre qui a fait semblant de les marier.—Ce n’est que trop vrai, s’écria Jenkinson; je ne puis le nier; c’est là l’emploi qui me fut assigné, et je le confesse, à ma confusion.
—Juste ciel! exclama le baronnet, comme chaque nouvelle découverte de son infamie m’épouvante! Tout son crime n’est maintenant que trop évident, et je vois que ses poursuites ont été dictées par la tyrannie, la lâcheté et la vengeance. A ma requête, monsieur le geôlier, mettez en liberté ce jeune officier, actuellement votre prisonnier, et reposez-vous sur moi pour les conséquences. Je fais mon affaire de présenter le cas sous son vrai jour à mon ami le magistrat auquel il a été commis. Mais où est l’infortunée demoiselle? Qu’elle paraisse pour se confronter avec ce misérable. J’ai hâte de savoir par quels artifices il l’a séduite. Priez-la d’entrer. Où est-elle?
—Ah! monsieur, dis-je; cette question me perce le cœur. J’avais, il est vrai, jadis la bénédiction d’avoir une fille, mais ses malheurs...»—Une autre interruption m’empêcha ici de poursuivre, car une personne apparut; et qui était-ce? Miss Arabella Wilmot elle-même, celle qui devait, le jour suivant, être mariée à M. Thornhill. Rien ne put égaler sa surprise en voyant sir William et son neveu là devant elle, car sa venue était toute fortuite. Il se trouva qu’elle et le vieux gentleman, son père, traversaient la ville en allant chez sa tante, qui avait voulu que ses noces avec M. Thornhill fussent célébrées chez elle. Ils s’étaient arrêtés pour se rafraîchir et étaient descendus à une auberge à l’autre extrémité de la ville. C’était là que, de la fenêtre, la jeune demoiselle avait remarqué par hasard un de mes petits garçons jouant dans la rue; elle avait aussitôt envoyé un valet chercher l’enfant et avait appris de lui quelques détails sur nos infortunes; mais elle ignorait encore que le jeune M. Thornhill en fût la cause. Bien que son père lui eût remontré à plusieurs reprises l’inconvenance de venir nous voir dans une prison, les remontrances étaient restées sans effet; elle pria l’enfant de la conduire, ce qu’il fit; et c’est ainsi qu’elle nous surprit dans une conjoncture si inattendue.
Mais je ne saurais continuer sans faire une réflexion sur ces rencontres accidentelles qui, bien qu’elles arrivent tous les jours, excitent rarement notre surprise, si ce n’est dans quelque extraordinaire occasion. A quelle circonstance fortuite ne devons-nous pas chaque plaisir et chaque agrément de nos existences? Combien d’accidents apparents ne doivent pas concourir avant que nous puissions être vêtus ou nourris! Il faut que le paysan soit disposé à travailler, que l’averse tombe, que le vent remplisse la voile du marchand; sans quoi des multitudes manqueraient de leurs ressources accoutumées.