Le vandalisme révolutionnaire, héritier du mensonge philosophique, se flattait d'anéantir le prestige de la Noblesse en faisant un autodafé de ses parchemins; puis l'école du mensonge est venue à la rescousse; on peut salir l'histoire, on ne la détruit pas.

CHAPITRE XIII

Les Nobles au barreau.—Assises de Jérusalem.—Le d'Ibelin.—Philippe de Navarre.—Gentilshommes jurisconsultes.—Les géants des batailles.—Chevaliers en armes et chevaliers en lois.—Comment les Nobles se détachèrent de l'étude du droit.—Seigneurs en loi.—Ecuyers en droits.—Jean Carondelet.—Pierre Puy.—La bourgeoisie remplace la Noblesse dans les parlements.

Eustache des Champs, dans une de ses ballades, regrette le temps où l'étude des arts libéraux était l'apanage des Nobles, où les plus grands seigneurs, après avoir défendu par les armes les droits de la patrie, défendaient par leur éloquence les droits des particuliers, imitant en cela «les Romains, qui se consacraient également aux exercices de la guerre et à ceux de la plaidoyerie[145].» Dans les premiers siècles de la féodalité, nous trouvons, en effet, des chevaliers de vieux lignage, comme Pierre de Touchebœuf, comme Pierre de Faydit[146], comme Baudouin de Gombert, que j'ai déjà cité, se qualifier juges, judices, ou juristes. L'étude approfondie du droit était alors singulièrement en honneur parmi les Nobles, et ce fut ainsi que le royaume de Jérusalem leur dut ses admirables constitutions; Jean d'Ibelin, qui rédigea les Assises, était un haut et puissant baron, et son petit-fils, Jacques d'Ibelin, fils du prince de Tibériade et d'Alix de Lusignan, écrivit un traité succinct de jurisprudence féodale. Causant de jurisprudence avec le roi Amaury, Raoul de Tibériade disait avec un légitime orgueil «qu'il ne feroit pas son pareil, Remont Antiaume, ne aultre soutil borgeois[147]». Philippe de Navarre, le preux chevalier, le guerrier infatigable, l'habile politique, couvert d'honneurs et de gloire, disait sur la fin de sa brillante carrière: «Je suis, envieilly en plaidant pour aultruy[148].» Gentilshommes et bourgeois rivalisaient généreusement sur le noble terrain du droit; on les voit siéger côte à côte[149] sous l'orme de justice[150]. Quand les paysans ont un litige, leurs prudhommes désignent à l'unanimité des suffrages un chevalier pour arbitre[151]. Les cours de justice sont remplies de barons[152]; ils composent le parlement du Roi[153]; Jean de Vieuxpont, conseiller en 1315[154], Quentin de Moÿ, conseiller en 1410[155], Henri de Marle, chevalier, président au parlement en 1409[156], étaient de la première noblesse. Pendant longtemps, pour les fonctions de justice, «on élut de préférence des nobles, quand ils se trouvaient suffisans[157]». Et c'étaient bien les compagnons des du Guesclin et des Barbazan, les «géants des batailles», non pas des «chevaliers en loix», qui dépouillaient le heaume et la cuirasse pour revêtir le manteau de justice; le 4 mars 1405, Charles VI mande aux gens de ses comptes: «Comme de longue observance et grant ancieneté les chevaliers en armes de nostre conseil, servans en ordonnance en nostre court de parlement et semblablement ès requestes de nostre hostel, ont accoustumé d'avoir dix livres par chacun an pour manteaulx[158]...» Ce furent les grandes guerres nationales qui détachèrent les Nobles de l'étude du droit et des charges judiciaires; la patrie était en danger; ils ne furent plus, ils ne devaient plus être que des hommes d'épée, et la bourgeoisie fit du parlement sa chose. En prenant la place des chevaliers, elle s'attribua la chevalerie; car c'est exactement de ce temps que datent ces «chevaliers de lois» dont parlent Pasquier et Loiseau[159]. Dès le commencement du XIVe siècle, on trouve, à vrai dire, des «seigneurs en loy[160]», mais «seigneur» n'avait pas d'autre sens que «maître», et l'expression, pour être prétentieuse, n'était pas absolument hyperbolique. Les «bacheliers en lois[161]» viennent ensuite, et plus tard on rencontre jusqu'à des «escuyers en droicts»[162]. Ce fut alors que pour se distinguer de cette chevalerie et de cette bachellerie de robins, les gentilshommes adoptèrent la qualification de chevaliers d'armes, milites in armis. Nous venons de la constater dans un mandement de Charles VI, et elle ne doit tomber en désuétude qu'au XVIe siècle. «Et si fut prins ung gentilhomme d'armes nommé Jouan Chervié», dit Monstrelet, à l'armée 1419[163]. Voici, en 1458, «Baudet Berthelot, chevalier d'armes, lieutenant général du bailly de Touraine[164]»; en 1480, «noble et sage homme messire Pierre Puy, chevalier en armes, conseiller et chambellan du Roy nostre sire[165]»; et, en 1506, «feu de pieuse mémoire noble et magnifique et généreux homme messire Jehan Carondelet, vivant chevalier en armes[166]». C'était aussi pour n'être pas confondus avec les chevaliers en lois et les écuyers en droits qu'au XVIe siècle des Nobles ne prenaient ni la qualité d'écuyer, ni celle de chevalier, et s'intitulaient fièrement «gentilshommes[167]».

CHAPITRE XIV

Hiérarchie féodale.—Gentilshommes bourgeois.—Noblesse urbaine.—Comment les Nobles s'agrégeaient à la bourgeoisie.—Les Chaponay, les Châteaubriand, les Chabot, les Sainte-Aldegonde, les les Croy.—Ecuyer et marchand.—Deux catégories de bourgeois.—Benoît Caudron.—Bourgeois et marchand de sang royal.—Gérard de Castille et sa postérité.

«Duc est la première dignité, et puis contes, et puis vicontes, et puis barons, et puis chastelain, et puis vavassor, et puis citaen, et puis vilain[168].» Nous avons là toute la hiérarchie féodale. Citoyen, vicinus[169], bourgeois, ce sont trois mots synonymes. Des généalogistes se sont refusés à ranger dans la noblesse d'ancienne extraction certaines familles, parce qu'en remontant les degrés de leur filiation, ils y découvraient un bourgeois. D'autres ont justement émis l'opinion que, même sous le régime purement féodal, l'on pouvait être à la fois gentilhomme de race et bourgeois de ville[170]; «surtout sous le régime purement féodal», devaient-ils dire. La Noblesse se recrutait seulement par en bas; la bourgeoisie, corps mixte, se recrutait par en bas et par en haut. Il n'y avait pas alors, entre ces deux corps sociaux, la distinction absolue, la division fomentée par l'appauvrissement de la Noblesse, accrue par les guerres de religion et poussée à l'aigu par la révolution. Avec la simple nomenclature des bourgeois des bonnes villes, du XIIe au XVe siècle, on ferait un splendide nobiliaire chevaleresque. Le plus souvent, lorsque, dans les chartes ou les annales, on rencontre de grands noms accompagnés de la qualification de bourgeois, la présomption vient à l'esprit qu'on se trouve en présence de roturiers ayant pris le nom de leur lieu d'origine; le fait a certainement pu se produire; mais, en règle générale, ce sont des gentilshommes authentiques, volontairement agrégés à la bourgeoisie pour avoir le bénéfice de ses privilèges, qui constituaient réellement une sorte de noblesse urbaine. Soit que le manoir paternel fût trop étroit par suite du grand nombre des enfants, soit qu'ils eûssent plus de goût pour le séjour des villes, soit encore que les infirmités ne leur permîssent pas ou que les blessures ne leur permîssent plus d'aller à la guerre, maints bons gentilshommes, et des races les plus illustres, se faisaient bourgeois, recherchant les dignités échevinales ou consulaires, se livrant aux arts, au commerce, exerçant des métiers, et, dans la paix féconde des cités, devenant infiniment plus riches que leurs aînés, les chevaliers, forcément appauvris par les lourdes obligations du privilège de noblesse. Je m'imagine que l'on eût grandement surpris ces nobles volontaires de la bourgeoisie en leur insinuant qu'ils dérogeaient à leur naissance, et qu'un jour viendrait où quelque héraldiste officiel la contesterait en arguant de leur embourgeoisement: tels Pons de Chaponay, bourgeois de Lyon en 1219[171]; David de Châteaubriand, bourgeois d'Angers en 1226[172]; Eudes Chabot, bourgeois de Sens en 1227[173]; Mathieu Barbotin, chevalier, bourgeois de l'Ile-Bouchard en 1230 et 1254[174]; Robert des Loges, bourgeois de Chevreuse en 1233, et seigneur suzerain de Jean de Fayel de Coucy[175]; Dreux et Simon d'Auteuil, frères, bourgeois de Bray en 1234, et plèges, avec deux chevaliers, de Simon d'Auteuil, chevalier[176]; Geoffroy de Roye, bourgeois de Péronne en 1235[177]; Gilon de Billy, charpentier, bourgeois de Soissons, vendant de ses terres vers 1240[178]; Nicolas de Blangy, bourgeois de Pont-l'Evêque, faisant en 1242 une donation aux moines de Saint-Himer par charte munie de son sceau[179]; Pierre de Marle, du lignage des sires de Coucy, bourgeois de la Fère en 1247, et l'un des proviseurs de la confrérie de cette ville[180]; Richard de Chambly, bourgeois de Pontoise en 1268[181]; Mathieu Buridan, bourgeois de Saint-Quentin en 1295[182]; Jehan de Vanves, «borgois de Paris» en 1300, dont le sceau porte un écu chargé d'une croix ancrée[183]; Pierre de Hangest, chevalier, bailli de Rouen et bourgeois de Montdidier en 1308[184]; Hugues, baron d'Arpajon, damoiseau, bourgeois d'Aurillac, et Esquivart, sire de Chabanais, bourgeois de Bigorre, en 1317[185]; Hélie de la Porte, bourgeois de Marmande en 1334[186]; Robert et Jacques du Castel, décédés l'un en 1336, l'autre en 1355, qualifiés dans leur commune épitaphe «Nobles et vénérables bourgois de Rouen», et maires de cette ville[187]; Robert d'O, bourgeois de Séez en 1336[188]; quatre bourgeois de Saint-Omer, du nom de Sainte-Aldegonde, en 1337, dont le sceau porte l'écu de cette très noble maison chevaleresque[189]; Jacquemart de Sainte-Aldegonde, bourgeois de Saint-Omer en 1366, et à qui Béatrix de Vix, femme de Jehan de Sainte-Aldegonde, chevalier, fait une vendition[190]; Pierre et Tassart de Culant, bourgeois de Saint-Omer et marchands de bois en 1356, dont les sceaux portent un écu chargé d'une croix de Saint André[191]; Ponson Chevrières, bourgeois de Romans en 1389, ayant le même prénom et les mêmes armes que Pons de Chevrières, chevalier d'ancienne noblesse, vivant en 1366[192]; Pierre de Croy, élu d'Amiens en 1368[193], descendant très probablement de Jean de Croy, bourgeois d'Amiens, fils de Mathieu de Croy, et à qui en 1244 Dreux de Milly, chevalier, vendit tout ce qu'il avait dans le fief de messire Baudouin de Belleval, chevalier[194]; Jean de Grailly, chevalier, s'agrégeant vers 1360 à la bourgeoisie de Bordeaux, dont il devint maire[195]; des Boubers (de la maison d'Abbeville, issue des comtes de Ponthieu), bourgeois d'Abbeville aux XIVe et XVe siècles[196]; Jean de la Barre, bourgeois de Noyon, qui en 1407 donne une charte «soubz mon seel», où se voit un écu chevaleresque, penché, timbré d'un heaume à cimier, avec deux léopards en supports[197]; Perronet de Rogneins, bourgeois de Villefranche-sur-Saône, au XVe siècle[198]; Enguerrand de Sainte-Marie, dit Fouloigne du nom de son fief, bourgeois et marchand de Caen en 1410[199]; Guillaume de la Mare, bourgeois de Rouen, mort en 1440, et dont il est dit: «Le dict de la Mare bourgeoys estoit noble et portoit une bande et 6 croisettes[200]»; Guillaume de Châteauvilain, bourgeois de Paray en 1447[201]; Guillaume du Bosc, qualifié «escuier, marchant et bourgeois de Rouen» dans un arrêt de l'échiquier de Normandie, en 1478[202].

«On trouve, dit dom Caffiaux non sans une expression de surprise, des titres où les personnes dont la noblesse est bien constatée, après avoir pris la qualité d'écuyer ou de chevalier, ne prennent plus que celle de bourgeois[203].» C'est parce que, dans ce dernier cas, ils agissaient ou contractaient en vertu de leur privilège de bourgeoisie, qui non seulement n'était pas incompatible avec leur privilège de noblesse, mais leur conférait des droits particuliers. Les coutumes de Champagne et de Brie «nous enseignent qu'il y avait deux sortes de bourgeois, les uns nobles, les autres non-nobles[204]» On peut en inférer qu'il en était de même dans toutes les villes du royaume. C'est de ces «bourgeois nobles» que parle clairement Froissart lorsque, narrant l'héroïque action d'Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons, il dit: «Et vous jure que ce sont et estoient aujourd'huy les plus honnorables de corps, de chevance et d'ancesterie de la ville de Calays[205].» Plus clairement encore, lorsque, racontant le siège de Rennes par le comte de Montfort, il dit: «Si s'accordèrent finablement tous à la paix, et les grants bourgoys, qui estoient bien pourveus, ne s'y vouloient accorder: si mouteplia la dissention, si dure que les grants bourgoys, qui estoient tous d'ung lignaige, se trairent tous[206]...» En 1708, au scandale du juge d'armes de la noblesse de France, Louis XIV octroya à Benoît Caudron, avocat, échevin et bourgeois d'Arras, des lettres de relief de dérogeance dans lesquelles est relatée sa filiation sans lacune jusqu'à Baudouin Caudron, chevalier, vivant en 1096[207]. Tel bourgeois de Paris était même de sang auguste et ne croyait pas avilir son blason royal en en faisant l'enseigne de son négoce, comme, au XVIe siècle, «Gérard de Castille, marchand bourgeois à l'enseigne du Château d'or, rue aux fers, descendant filiativement d'un fils de Henri II, roi de Castille; il gagna trois cent mille escus; sa petite-fille espousa Charles de Chabot, comte de Charny; il fut le trisaïeul de Marie de Castille, femme d'Anne de Lorraine, prince de Guise, et le bisaïeul de Charlotte de Castille, princesse de Chalais.[208]»