CHAPITRE XXV

Abdications forcées et déchéances.—Les sires de Chambéry.—Cadets de princes se faisant bourgeois et marchands.—Les Quinson.—La maison de Viego.—Grandeur et décadence des sires de Bardonnenche.—Pierre de Bardonnenche, ouvrier.—Épicerie et chevalerie.—Épiciers seigneurs.—Primò vivendum.—La maison du Terrail.

Grand fut le nombre des gentilshommes que la nécessité réduisit à résigner leur privilège[467], à se réfugier dans les villes,[468] non sans une secrète amertume, à demander aux trafics de la bourgeoisie, à quelque métier, le pain de chaque jour, une laborieuse aisance. Des chevaliers, de grands seigneurs même,[469] s'arrêtèrent à ce parti. On n'ouvre pas un nobiliaire consciencieux sans y rencontrer de ces abdications, trop souvent suivies d'irréparables déchéances. Les Chambéry, antiques dynastes qui, dès le commencement du XIe siècle, étaient seigneurs du château et du bourg de leur nom (plus tard capitale du duché de Savoie), vendirent le bourg au comte Thomas de Savoie, en 1232, et, quelques années après, le château, dernier débris de leur grandeur.

Un de leurs descendants, N... de Chambéry, était en 1411 hôtelier et syndic de la ville dont ses aïeux avaient été les maîtres.[470] Les cadets des princes de Mortagne et vicomtes de Tonnay, étant pauvres, se firent bourgeois et commerçants[471]. Christophle Angenoust, marchand, vivant en 1600, «se disoit noble champenois d'origine».[472] En 1303, Philippe Riboud est chevalier; deux siècles après, les Riboud ne sont plus que bourgeois de Montluel, et qualifiés «honnestes hommes»;[473] Mr de Belleval cite les Grébaumaisnil, ancienne famille noble, déchue au XVIe siècle,[474] si particulièrement cruel aux gentilshommes. Mr de Rivoire cite les Fassion, les Montlovier, les Noir, damoiseaux en 1311, puis «perdus dans l'obscurité», les Nicollet, d'ancienne noblesse, «perdus dans les emplois de basse judicature», les Pélisson, les Quinson. Cette dernière famille, «qui offre de singulières vicissitudes, remonte à Lancelot de Quinson, damoiseau de Sassenage, en 1339». Vincent de Quinson, dit Luce, est qualifié «noble et discret homme» dans son contrat de mariage du 15 janvier 1529 avec noble et honneste vierge Françoyse Naturel... Il paraît qu'il jugea à propos, vu son maigre patrimoine, de s'établir marchand à Villebois pour rétablir sa fortune. Dès lors il prend presque constamment la simple qualification d'«honorable homme[475] Luce Quinson, marchand de Villebois», qualification sous laquelle il fit de nombreuses acquisitions de terres, prés, vignes et bois, son commerce nous paraissant avoir prospéré assez rapidement. Il testa le 24 août 1558 sous le nom d'«honorable homme Luce Quinson, bourgeois et habitant de Villebois», élisant sa sépulture dans la chapelle fondée par ses prédécesseurs dans l'église de Villebois. Il reçut, au mois de décembre 1559, des lettres-patentes du duc Emmanuel-Philibert de Savoie confirmant et reconnaissant son ancienne origine. Guy Allard lui donne le titre de capitaine général de la justice en Bresse et en Bugey. Son fils aîné, noble Antoine de Quinson, marié à dlle Françoise de Gorras, fille de noble Humbert de Gorras, bourgeois de Lagnieu, fut gentilhomme ordinaire de la maison du duc de Savoie.[476]» Un érudit normand, Mr Amédée du Buisson de Courson, membre honoraire du Conseil Héraldique de France, cite un gentilhomme du XVIe siècle qui, s'étant voué au commerce, acquit de grands biens, et dont les enfants obtinrent des lettres de réhabilitation de noblesse[477]. Voici les Viego, maison chevaleresque connue dès le XIIIe siècle, ayant eu un chanoine comte de Lyon en 1390: «Toutes ses branches étoient éteintes en 1660, dit le Laboureur, à l'exception d'une, laquelle ayant dérogé, celuy qui reste de cette branche ayant achepté le fief de Rapetour, ancien bien des Viego, médite aujourd'huy sa réhabilitation, que je luy souhaite, pourvu qu'il use mieux des titres qui luy ont esté remis par son vendeur, et principalement d'un inventaire de ces titres, lequel, avec ce que j'en ay recouvré d'ailleurs, auroit donné beaucoup de lumière à cette maison, véritablement noble, mais avilie et obscurcie par la pauvreté et le temps.»[478]

Les seigneurs de Bardonnenche du XIe au XIVe siècle, ne relevant que de Dieu et de leur épée, étaient à peu près souverains dans leurs domaines. La pauvreté atteignit cette race périllustre, mais sans lui ravir la fierté de la noblesse de son origine; elle portait haut son écu sans tache ni souillure. «Elle vint à Saint-Etienne vers la fin du XVe siècle, s'efforçant d'oublier la grandeur des souvenirs qui jusque-là avait occupé ses pensées, et tâchant que personne ne pût reconnaître en elle cette noble race qui se montra si belle, dès le commencement où elle apparaît au fond des premiers temps de la féodalité. Elle y réussit complètement; pendant un siècle, elle y végéta entièrement inconnue; car il est à remarquer que toutes ces familles dépaysées n'ont pu se résoudre, dans les commencements, à se mêler des affaires publiques et vivre de la vie commune. Elle tirait son nom de la vallée de Bardonnenche, qu'elle possédait déjà au XIe siècle, et n'avait jamais reconnu d'autre suzerain que le chef de l'Empire, à qui elle prêtait foi et hommage. Ce ne fut qu'au XIVe siècle que cette puissante famille s'avoua vassale des Dauphins; elle s'était tellement accrue que la terre de Bardonnenche se trouva divisée en coseigneuries, qui appartenaient à trente chefs de famille du même nom, dont le Dauphin reçut l'hommage en 1330.» Dans le terrier de la ville de Saint-Etienne, en 1515, est mentionné «Pierre de Bardonnenche, ouvrier»;[479] le quatrième de ses petits-fils, aussi nommé Pierre de Bardonnenche, commença par tenir un magasin d'épiceries à Limoges, et le transféra ensuite à Saint-Etienne, probablement en 1612, après la mort de Jacques, son frère aîné, par l'inventaire duquel on voit qu'il faisait un énorme commerce d'épiceries». La grande fortune que fit Pierre de Bardonnenche «porterait à croire qu'il tenait les deux maisons de commerce de Limoges et de Saint-Etienne. Sa fortune s'élevait, à sa mort, à la somme, fabuleuse alors pour Saint-Etienne, de 324.000 livres. Il testa le 6 avril 1637, et légua mille livres à l'Hôtel-Dieu et trois mille livres pour marier de pauvres filles... Son nom, éteint depuis plus de deux cents ans à Saint-Etienne, s'est pourtant conservé dans celui d'un très vaste domaine situé dans la montagne de Sorbier, encore appelé Bardonnenche.»[480]

Si le privilège de la noblesse consistait à payer l'impôt du sang et à se ruiner, on voit que le privilège de la bourgeoisie était d'une tout autre nature. L'épicerie rendait amplement tout ce qu'avait coûté la chevalerie, et je m'imagine qu'ils étaient aussi de bon lieu, «Eustache Langloys, bourgois et espicier de Sainct-Omer», qui, en 1300, revêtait ses quittances de fournitures, «de dragée blanche et de sucre» de son scel, portant un écu chargé d'une épée de chevalier;[481] «Guérin de la Clergerye, espicier bourgois de Paris, seigneur de Montrouge», en 1351;[482] et cet autre qui rend aveu féodal en 1454: «De vous noble homme monseigneur Guillaume de Thouars... je Jehan Ligier, espicier, tiens et advoue a tenir a foy et hommaige simple...»[483] Et encore «Jehan Noble, espicier et vallet de chambre du Roy nostre sire», qui, en 1371, donne quittance munie de son scel armorié.[484] Primo est vivendum, et l'épicerie servait, par surcroît, à redorer le blason. Ces nobles épiciers firent-ils pas mieux que de se plaindre, et de choir, par exemple, aux degrés les plus infimes de la domesticité,[485] dans la basse bohême, sur les tréteaux de comédiens nomades,[486] ou de s'ensevelir dans les ténèbres de la roture, comme la branche aînée du lignage du «chevalier sans peur et sans reproche»?[487]

CHAPITRE XXVI

La particule nobiliaire.—Sa signification, son caractère.—Répudiations significatives.—Les embourgeoisés.—Jean de Béthisy, procureur.—Marchands qualifiés nobles.—Déchus, mais répugnant aux mésalliances.—Changements d'armoiries.—Blasons improvisés.—Calembourgs et rébus héraldiques.—Le hareng des Harenc.—La harpe des Arpajon.—La maison de Mun.—La belle des belles.