Le commerce et les fermes permirent donc à beaucoup de dérogeants de se réhabiliter; mais combien de nobles familles sombrèrent jusque dans les bas-fonds de la société! Mr le marquis de Belleval cite un pauvre gabelou du nom de la Cerda, d'extraction royale. Les derniers représentants directs de la famille de Jeanne d'Arc sont aujourd'hui, à Paris, l'un brigadier des douanes, l'autre emballeur, et portent avec un légitime orgueil le nom de «Dulys». Toutes les provinces, tous les temps ont vu de ces ingrates déchéances. Heureux encore ceux des appauvris qui gardaient le souvenir de leur noblesse première; mais parfois il s'oblitérait, soit parce que la famille s'enfonçait de plus en plus dans les ténèbres de la roture,[503] soit parce que le fils, ayant perdu ses parents au berceau, n'avait pu recueillir de leur bouche le patrimoine des traditions de la race. L'histoire de la famille d'Allard présente un exemple frappant de ce fatal oubli, réparé par un heureux hasard.

«Factum pour Claude Allard, escuyer, sieur des Tournelles, conseiller du Roy, controlleur général des finances à Lyon, appelant d'un jugement de Mr Dugué, intendant de la généralité de Lyon, du 3 mars 1668, luy deffendant de prendre la qualité d'escuyer à l'advenir,—et pour Denys Allard, escuyer, sieur de Paradis, seul Escuyer de Mademoiselle, intervenant.

«... Estant en la ville de Paris pour relever son appel, rappelant auroit appris que feu Pierre Allard, son père, qui l'avoit laissé en bas-âge, sans avoir pu luy donner connoissance des poursuites qu'il faisoit en la Cour des Aydes de Paris pour se faire relever de la dérogeance de Denys Allard son ayeul, avoit mis les titres de sa famille entre les mains d'un procureur pour poursuivre l'enregistrement des lettres qu'il avoit obtenu contre la dérogeance dudit Denys Allard, lesquels titres l'appellant ayant retiré, il a connu qu'il estoit noble d'extraction et d'ancienneté, au lieu qu'il ne croyoit l'estre que par le privilège de la charge que son ayeul et son père avoient possédé avant luy, et les ayant produit sur son appel, il a fait voir: que le dit Pierre Allard, controlleur général des finances à Lyon, est fils de Jean Allard, pourveu de la mesme charge, et de Toussainte Doment; que ledit Jean estoit fils de Denys Allard et de Catherine Baraillon; que ledit Denys estoit fils de Louys Allard et de Marguerite du Taillot; que le dit Louys estoit fils de Pierre Allard et de Magdelaine de Villemond; et que ledit Pierre estoit fils de Jacques Allard et de Marguerite de Sainte-Colombe. Et pour justifier que ledit Jacques Allard vivoit noblement, estoit qualifié noble et seigneur de Mexiliac en Vivarez, dès l'année 1458 qu'il avoit espousé damoiselle Marguerite de Sainte-Colombe, l'appellant a produit, etc.»[504]

CHAPITRE XXVIII

La plus ancienne vérification de noblesse.—Recherches des usurpateurs.—La recherche de Montfaud.—Vexations et persécutions.—Nobles imposés à la taille.—Procès dispendieux.—Le privilège des bourgeois.—Louis XI, «ce bon rompu de Roy».—L'édit des francs-fiefs et ses conséquences.—La déclaration de 1661.—Renoncements douloureux.—Avidité des traitants.—Supercheries généalogiques.—Sentences trop rigoureuses.—Misères des réhabilités.—L'émigration.—C'est la révolution qui a fait de la Noblesse une classe fermée.—La restauration nationale.

La plus ancienne vérification de noblesse que nous connaissions est de l'an 1262: un arrêt déclare que Pierre aux Massues, chevalier, est digne d'être chevalier, attendu qu'il a prouvé que son aïeul, Jehan de Champougnes, l'avait été.[505] Ces vérifications, individuelles ou collectives, étaient justes, nécessaires, utiles aux peuples, puisqu'elles avaient pour but et pour effet d'empêcher les usurpations de noblesse et par suite de restreindre le nombre des privilégiés, exempts du paiement des tailles. La recherche des usurpations fut souvent réclamée soit par les collecteurs responsables des impositions, soit par les élus des villes ou les États généraux, et plus tard par les intendants des provinces. La recherche de Raymond de Montfaud en Normandie, en 1463, est particulièrement connue, et fit rentrer dans la catégorie des taillables plus d'un geai paré des plumes du paon. Les nobles, ou se disant tels, de la province du Maine, durent comparoir, en 1518 et 1540, devant les élus du Mans et produire leurs preuves. Défenseurs intéressés des populations, les élus n'hésitaient pas à taxer au rôle des tailles quiconque, fût-il de l'extraction la plus incontestablement noble, faisait ou seulement paraissait faire acte de trafic, et leur âpreté dégénéra fréquemment en persécution: il suffisait que l'on fût absent, retenu loin de ses terres par le service du Roi, par la guerre ou toute autre cause, pour être inscrit, à son insu, parmi les taillables, et, à son retour, forcé de soutenir contre les élus un procès toujours dispendieux. De lettres données, le 3 octobre 1441, par Charles VII à Thibaut de Cherbaye, il appert que «Michel, son père, aiant esté conservé en ses droictz de noblesse de tout tems, mesme par sentence donnée par les commissaires lors deputez par le roy Charles VI, et luy s'estant retiré dans la ville d'Angiers à cause de sa vieillesse et guerres des Angloys, les habitans de la dicte ville l'aiant imposé en quelques emprunts, il auroit obtenu aultre sentence conservatrice de sa quallité...»[506] Mr Borel d'Hauterive relate un curieux exemple de noble imposé à la taille, et réhabilité dans son droit.[507] En 1525, les élus de Lisieux «imposèrent aux tailles Jean, seigneur d'Annebaud et de Brestot, père de Claude, maréchal et amiral de France, lieutenant général au gouvernement de Normandie, et de Jacques, cardinal du Saint-Siège, évêque de Lisieux, grand aumônier de France, pour avoir herbagé et engraissé des bœufs sur l'une de ses terres, en intention, comme l'on croit, de les revendre. Cela n'étoit proprement qu'une œconomie qui n'est pas si odieuse en effet qu'elle est en apparence, et nos Rois relèvent avec justice ceux qui la pratiquent».[508] On croit rêver quand on lit l'indulgente atténuation de Gilles-André de la Roque, et cette réflexion vient à l'esprit que le privilège des bourgeois était autrement sérieux que le privilège des Nobles. Si les élus, sous un prétexte si parfaitement absurde, se croyaient en droit de tailler de si hauts et puissants seigneurs, que ne devaient-ils pas se permettre envers les gentilshommes de moindre envergure, appauvris, ruinés, obligés de vivre des fruits de leur domaine amoindri?

Dans la deuxième moitié du XVe siècle, les rangs de la Noblesse étaient si clairsemés et le nombre des roturiers possesseurs de fiefs, et se dispensant de payer les tailles,[509] si grand que Louis XI, «ce bon rompu de roy», comme l'appelle Brantôme, voulut faire d'une pierre deux coups: le célèbre édit des francs-fiefs eut ce double effet de régulariser l'état des nouveaux fieffés et de remplir les caisses du Trésor; et même il advint ce fait curieux que, pour s'épargner les frais de la recherche de leurs preuves et d'une instance en maintenue de noblesse, d'excellents gentilshommes préférèrent légaliser leur possession d'état en acquittant la taxe des francs-fiefs.[510]

Le 8 février 1661, Louis XIV rendit une «Déclaration pour la recherche et condemnation des usurpateurs de noblesse, à l'honneur des véritables gentilshommes et au soulagement des autres subjets taillables du Royaume».[511] Cette déclaration, et les suivantes qui la confirmèrent en l'aggravant, jetèrent dans les rangs de la Noblesse un trouble si profond qu' «un grand nombre de gentilshommes, pour échapper aux taxes de la capitation afférentes aux titres héraldiques qu'ils portaient, déclarèrent se désister des titres dont ils s'étaient honorés jusque-là;» rien qu'en Bretagne, «on compta jusqu'à 67 gentilshommes, chefs de nom et d'armes, qui renoncèrent à leurs titres héraldiques.»[512] Chaque province vit de ces abdications. «Lors des réformations de noblesse,—mesures purement fiscales, équitables dans leur principe, mais faussées dans l'application par les commissaires royaux, la plupart bourgeois revêches, portés à transformer leur mandat de recherches en tactique de vexations,—bien des familles anciennement et authentiquement nobles, trop pauvres pour subvenir aux frais de revendication de leur état, trop fières pour avouer leur pauvreté, obsédées, abreuvées de dégoûts et de persécutions, préférèrent se laisser dépouiller sans bruit de leur prérogative héréditaire.»[513] A côté des intendants commis à la recherche des usurpateurs, il y avait les traitants, qui, ayant affermé le produit des poursuites, les exerçaient avec une activité dévorante, avec une rigueur d'injustice qui, plus d'une fois, leur attira de sévères mercuriales. En 1700, le premier président du parlement de Paris dit à l'avocat des traitants, au sujet de la famille du poète Boileau, laquelle établissait par titres authentiques que sa noblesse remontait à l'an 1342: «Le Roy veut bien que vous poursuiviez les faux nobles de son Royaume, mais il ne vous a pas donné pour cela permission d'inquiéter les gens d'une noblesse aussi avérée que sont ceux dont nous venons d'examiner les titres. Que cela ne vous arrive plus!»[514] Allez, et ne péchez plus! mais les traitants continuèrent à pécher, et à faire de l'eau trouble,—pour y pêcher. Toute famille appelée à faire ses preuves devait justifier d'un partage noble remontant au moins à cent ans, et produire, pour le courant du XVIe siècle, au moins trois actes originaux, et deux pour les siècles antérieurs. Il fallait être bien riche pour se lancer dans des recherches ardues, dans la reconstitution des preuves, toujours si difficile, lorsque les documents probatifs, chartes, contrats, aveux, pierres tombales, étaient épars dans vingt endroits; combien le temps en avait détruit, et les guerres, et les accidents ordinaires de la vie! S'il y avait eu dérogeance, il fallait prouver cent ans de noblesse antérieurement au dérogeant; preuve presque toujours impossible à faire lorsque la famille était originaire d'une province, éloignée de celle où elle se trouvait établie depuis moins d'un ou deux siècles. L'ingéniosité de paléographes complaisants vint au secours des persécutés; parfois des preuves furent fabriquées de toutes pièces; plus communément, on se contenta de copier les actes authentiques de la famille en cause, mais en les antidatant, de manière à atteindre la somme d'années nécessaire pour être maintenu ou réhabilité; par malheur, on avait affaire à forte partie, et les collections des d'Hozier, notamment celle des Carrés, abondent en constatations de ces supercheries, trop souvent mises au service de droits moralement évidents, mais dénués de preuves matérielles.

Certaines sentences des commissaires royaux apparaissent empreintes d'une rigueur odieuse jusqu'à l'iniquité: Philippe du Bois, écuyer, seigneur de Chevillon, établit qu'il était fils de Claude du Bois, écuyer, seigneur de Chevillon, et petit-fils de François du Bois, écuyer, seigneur de Chevillon, «la maison duquel où estoient les tiltres et pièces justificatives de leur noblesse, fust bruslée et pillée pendant la Ligue; et que le dict Francoys estoit fils de Christophle du Boys, escuier, seigneur de Chevillon.» Ce qui n'empêcha pas l'intendant Caumartin de condamner Philippe du Bois,[515] encore que sa mère fût une Le Febvre, mais sans doute pas une Le Febvre de Caumartin. Et pense-t-on que les maintenus ou les réhabilités, pour avoir à grand labeur et grands coûts obtenu des «lettres royaux» ou des sentences favorables, fûssent dorénavant à l'abri des recherches, des dépenses et des persécutions? Telle famille, comme les Billeheust, de 1661 à 1781, pourrait exhiber une douzaine d'arrêts de maintenue.[516] Les d'Allard,[517] les Courtin du Forez,[518] les Champagny[519] en comptent également une série. Quand on croyait tout fini, tout était à recommencer, et chaque fois il fallait payer pour être considéré.... comme Noble. Louis XIV, au mois de décembre 1692, révoque toutes les réhabilitations; en 1696, déclare que les réhabilités seront confirmés en payant finance; en 1698, qu'ils produiront les titres justificatifs de leur noblesse; en 1703, qu'ils seront tenus de rapporter les dits titres depuis 1560; en 1710, révocation générale des confirmations.[520] Jusqu'au règne de Louis XIV, les réformations avaient été simplement fiscales et répressives; la bascule des édits contradictoires, l'avidité des traitants, la rigueur des intendants donnèrent à la réformation du XVIIe siècle un caractère lamentable d'aggression, dont eut plus particulièrement à souffrir l'ancienne Noblesse, la Noblesse d'épée, parce que son ancienneté même et ses vicissitudes rendaient plus difficile la production de ses titres. Et que d'anomalies dans les décisions des commissaires royaux! Jean-Louis de Cabannes,—frère aîné de Jean-Jacques de Cabannes de Lanneplan, maintenu dans sa noblesse en 1696,—est classé comme «roturier» dans une convocation de ban faite, au même temps, par l'intendant de Guyenne. En 1715, la maison de Cabannes est condamnée pour usurpation de noblesse dans une de ses branches, tandis qu'elle est maintenue dans trois autres par plusieurs ordonnances des intendants. Pour se délivrer des persécutions, elle acquit à beaux deniers une confirmation, qui fut annulée presque aussitôt par l'édit général de 1710.[521] C'est une tache au soleil du grand Roi, une tache d'injustice et d'ingratitude, que cette mise en coupe réglée de la Noblesse, déjà si appauvrie par des siècles de généreux sacrifices, et livrée, comme une proie fructueuse, aux serres des traitants. Moins de cent ans après, la révolution achève l'œuvre de persécution et de spoliation; la Noblesse prend le chemin de l'émigration, autre voie d'honneur et de misère. On a pu la comparer, privée de sa suprématie sociale, «à ces grands chênes que l'orage a déracinés, et qui languissent desséchés sur la terre qui les a longtemps nourris».[522] La comparaison n'est plus exacte: en faisant de la Noblesse une classe fermée, la révolution l'a bien involontairement replacée au dessus du corps social. «Dans les autres pays, la Noblesse ouvre régulièrement ses portes à toutes les sommités nationales; une démocratie, encore plus maladroite qu'envieuse, les a fermées complaisamment sur un petit cénacle qui la laisse se morfondre au dehors. C'est une des mystifications les plus singulières dont l'histoire fasse mention.»[523] Aujourd'hui, cent ans après le cataclysme qui noya dans le sang les fanges du XVIIIe siècle, la Noblesse n'a pas perdu son salutaire prestige; elle apparaît comme une des pierres d'attente de la restauration nationale, de cette Monarchie, traditionnelle par son principe, moderne par son fonctionnement, qui renationalisera, pour ainsi dire, plus intimement la Noblesse en rouvrant ses portes à tous les mérites.