En accédant au plan de cette histoire généalogique, Mr le comte de Courtin de Neufbourg n'a pas obéi à un sentiment de vanité qui est à mille lieues de son caractère, mais à une pensée vraiment généreuse; il sait trop bien, par la leçon des vicissitudes humaines et spécialement des vicissitudes de la Noblesse, que les plus grands ont pu venir des plus petits, et que les plus petits peuvent descendre des plus grands: il a voulu ne répudier aucun de ses homonymes, même de ceux que la fortune n'a pas élevés ou relevés. Et ne sont-ils pas dignes de prendre rang dans une histoire de leur nom, par exemple, ces vaillants paysans angevins du nom de Courtin, fusillés par les soldats de la république pour crime de fidélité à Dieu et au Roi,[552] dans le même temps où la tête de Dom Courtin, arrière-grand-oncle de Mr de Neufbourg, tombait sur l'échafaud révolutionnaire?[553]
Le culte des ancêtres est vivifiant et doux; c'est une fleur de l'âme humaine, fleur du souvenir et de l'espérance. Quel hommage ne devons-nous pas à ces chers absents de qui Dieu nous a fait naître, et qu'il a fait partir devant nous, en éclaireurs de l'Éternité! Honorer leur mémoire est l'acte le plus filial, le plus naturel, le plus noble: c'est féconder dans la race la continuité de leurs vertus, de leurs croyances, de leurs saintes amours, de leurs généreuses passions, de leur patriotisme; c'est aimer ce qu'ils ont aimé par dessus tout, souvent au prix d'amers sacrifices: l'honneur! Le présent n'est rien que la résultante du passé et la préparation de l'avenir; et «qu'est-ce que la vie de l'homme, si le souvenir des faits antérieurs ne rattache le présent au passé?»[554]
L'histoire d'une famille n'est pas seulement, comme affectent de dire les esprits superficiels, le recueil de ce qu'Horace appelle les domestica facta; c'est aussi l'histoire intime des temps, des pays, des sociétés dans lesquels elle a vécu, lutté, souffert, grandi ou décliné; mais il est vrai que ces fastes des aïeux sont plus particulièrement profitables à leurs descendants, parce qu'aucun enseignement n'est plus propre à élever le courage, à régler les sentiments, à conforter l'âme que la connaissance de soi-même et de son origine. C'est un orgueil légitime et d'une saine philosophie, puisqu'il implique de plus grands devoirs. Écrivant l'histoire de sa maison, le comte de Boulainvilliers disait à ses enfants:
«Je me suis proposé le dessein de recueillir ce que les titres de l'histoire nous ont conservé de mémoires touchant la vie, les emplois, les alliances, la fortune, les biens et les disgrâces de nos ancêtres, et d'éclaircir, autant que l'antiquité le peut souffrir, l'origine de notre famille.... Par rapport à mes successeurs, c'est un travail très utile, puisqu'il leur fera connaître un grand nombre d'illustres ancêtres qu'il auroient peut-être ignorés.... Quelque genre de vie qu'ils veuillent embrasser, ils peuvent se proposer d'excellents modèles... Enfin j'espère remédier à l'oubli où les familles tombent insensiblement, surtout dans les tems malheureux tels que ceux où j'ai vécu. J'ai vu, en plusieurs de mes proches, les tristes conséquences de cet oubli, et j'ai appris, par tradition, que quelques-uns de nos pères se sont fait une vanité capricieuse d'ignorer ce qu'ils étoient.[555] Le Ciel préserve mes enfans d'une telle indignité! Quand on croit devoir beaucoup au Nom et au Sang qui nous a fait naître, on prend rarement des sentimens qui y fassent déshonneur.»
Ce sont là de nobles sentiments, dont je retrouve l'écho dans une lettre de Mr le comte de Courtin de Neufbourg, à qui j'avais signalé certaines particularités de l'histoire de sa famille:
«... Je n'ignorais rien de ce que vous m'avez écrit. Quelle qu'ait été notre origine, quelles que soient les épreuves par lesquelles mes pères auront passé, plus ils auront souffert pour se relever, plus je dois et je veux honorer leur mémoire, en les donnant pour modèles à mes enfants. Ce n'est pas un livre de complaisance, ni de vanité, que j'attends de votre érudition, mon cher ami, mais un livre de vérité....»[556]
Voilà le langage d'un gentilhomme, et son généalogiste peut dire au lecteur, comme jadis le pieux des Guerroys:
«Icy, vous y trouverez tout avec preuve de la vérité et anticquité qui estoit cachée non dans le puits de Démocrite, mais ès vieils manuscripts presque perdus d'oubly, et avec un stil sincère.»[557]