Le servage, l'Église et la féodalité.—Louis X et les serfs. Feudophobes.—Sujétions infamantes.—Le fief, base de l'État.—Affranchissements.—Serfs maires, comtes et hauts justiciers.—Serf ayant des esclaves.—Riches laboureurs.—Vieilles familles patriarcales.—Le Sire de Coucy, otage pour un paysan.—Taillables à merci.
Les détracteurs du régime féodal inclinent à lui imputer la paternité du servage, triste rejeton de la barbarie payenne, quand, au contraire, c'est à partir de l'organisation de la féodalité que, sous l'impulsion de la civilisation chrétienne, le servage tend à disparaître. Assurément c'était un état contraire à la dignité de l'homme, mais était-il vraiment ce que nous le voyons, à travers les buées du sophisme, avec les yeux de notre temps? On a peine à le croire, lorsqu'on voit les serfs refuser la liberté que Louis X leur voulait octroyer[79]. On s'apitoie exclusivement, dans les sphères où sévit la feudophobie, sur ces infortunés ruraux rivés à la glèbe, ne possédant rien en propre, ne pouvant se marier sans l'aveu du seigneur, transmis à titre d'héritage «comme un vil bétail»; encore passè-je sous silence les sujétions infamantes, inventées par les feudophobes et dont, après Louis Veuillot, le savant comte Amédée de Foras, l'un des Présidents d'honneur du Conseil Héraldique de France, vient de faire magistralement justice[80]. Il n'est plus permis d'ignorer que l'organisation féodale comportait, à tous les degrés de l'échelle sociale, des servitudes convergeant toutes à la défense de la patrie. Le fief était la base de l'Etat: comment le seigneur eut-il acquitté les services qu'il devait au Roi, si ses vassaux avaient eu le droit de déserter son fief sans indemnité, sans compensation? Les plus nobles ne pouvaient se marier sans l'agrément de leur suzerain, et c'était encore la raison d'Etat, une raison d'ordre qui dictait cette précaution, toujours en vigueur dans les familles régnantes: il fallait que la sûreté du petit état féodal ne pût pas être compromise par quelque alliance intempestive ou dangereuse. En 999, nous voyons des hommes libres, des «Francs» transmis, comme des serfs, avec leurs héritages[81]: pour ceux-ci comme pour ceux-là, la transmission doit s'entendre seulement des services dûs par leurs héritages. Quant à la question de propriété, je l'ai déjà touchée; c'est une simple absurdité que de prétendre que le serf ne pouvait posséder en propre. Les chartes abondent par lesquelles des serfs achètent leur affranchissement; avec quoi, s'ils n'eussent rien possédé? En voici un qui, en 1097, est propriétaire et maire[82]; un autre qui a lui-même un esclave et lui octroie la liberté[83]; il y en eut qui devinrent comtes, c'est-à-dire gouverneurs militaires et civils, délégués de la puissance souveraine[84]. J'en vois un qui, vers 1099, ayant cessé d'être de condition servile, possède un fief dont il a la haute justice[85]. En 1273, Guillaume Poulain, tourneur, inféode une partie de son bien à un autre tourneur, moyennant un cens annuel et perpétuel, et revêt de son sceau la charte d'inféodation[86]. Il avait également son sceau, ce paysan normand qui, en 1256, contracte avec l'abbaye de Savigny[87]. L'inventaire de ce que possédait, en 1382, un «pauvre laboureur», relate «troys chevaulx, une vache, deux veaulx de let, une charrue et ses rouelles, deux colliers,» etc[88]. Mais ce «pauvre» serait presque riche aujourd'hui! Plus près de nous, en 1601, «Claude Saulnier, laboureur de la parroisse de Roanne», vend à Antoine Courtin «ses terres et domaines[89]», qui constitueraient de nos jours une fortune considérable. Le 24 mars 1626, «en la présence de leurs preudhommes», les enfants de «Jean Farges, laboureur de la parroisse de Riorges», partagent la succession paternelle, et il faut vingt-quatre pages in-quarto pour détailler les prés, terres, bois, etc., qui la composent[90]. Si l'on creuse jusqu'au fond de l'ancienne société française, on rencontre un peu partout de vieilles familles patriarcales de cultivateurs, se transmettant de génération en génération, à travers les siècles, des propriétés de concession féodale et, comme la part la plus belle de leur héritage, l'esprit de foi, de devoir, de probité, de respect de soi-même et d'autrui[91]. Tout cela dément radicalement le mensonge révolutionnaire. Et que penser de l'oppression féodale, lorsque nous voyons de hauts et puissants seigneurs comme le sire de Coucy se faire plèges et otages pour un paysan[92]? D'ailleurs, ce qui démontre irréfutablement que la classe non noble ne fut pas, comme aujourd'hui le contribuable, taillable à merci, dans le sens sophistiqué qu'entendent les feudophobes, autrement dit ruinable à merci, et qu'elle avait de sûrs et durables profits, c'est qu'à toutes les époques de notre histoire on voit des marchands, des artisans, des laboureurs acquérir des biens fonciers, tandis que s'émiettent les domaines de la classe noble, incessamment appauvrie, fatalement poussée à la ruine par les dispendieuses obligations de son état.
CHAPITRE XI
Nos Rois.—Odon de Deuil et! Louis VII.—Né pour le salut de tous.—Le servage.—Louis IX et le Comte de Poitiers.—Belle définition de la puissance féodale.—Machiavel et Mézeray.—Hâbleries et viande creuse.—Guitares révolutionnaires.—Le grand œuvre de la Royauté.—Villes anoblies.—Une nation de gentilshommes.—Les pauvres assimilés aux Nobles.—Dieu, qui est droiturier!
On peut appliquer à presque tous nos Rois l'expression dont se sert, pour peindre son héros, le vieil auteur du poëme d'Alexandre le grand: «Il fut roi!» Le chroniqueur Odon de Deuil dit de Louis VII: «Il savait qu'un roi n'est pas né pour lui seul, mais pour le salut de tous[93].» L'esprit chrétien, dont la Monarchie française était imprégnée jusqu'aux moëlles, devait suffire pour amener l'adoucissement, puis l'abolition du servage. Premier vassal de Jésus-Christ, le roi de France, «né pour le salut de tous», couvrait
d'une sollicitude paternelle les faibles et les humbles. Avant que Louis X eût la pensée d'appeler les serfs à l'honneur de la liberté, Louis IX avait dit: «Les serfs appartiennent à Jésus-Christ comme Nous, et dans un royaume chrétien nous ne devons pas oublier qu'ils sont nos frères.» Et le frère du saint roi, le comte de Poitiers, ardent à détruire la servitude: «Les hommes naissent libres, et toujours il est sage de faire retourner les choses à leur origine[94].» Quelle simple et claire définition de la puissance féodale dans cette parole du comte de Foix, en 1386: «Mon peuple, j'ai juré à le garder et tenir endroit et justice, ainsy que tous seigneurs terriens doibvent tenir leur peuple, car pour ce ont-ils et tiennent les seigneuryes[95].» Ainsi pensaient nos Rois, et l'on en vit se lier volontairement les mains «pour, disaient-ils, ne plus pouvoir faire que le bien[96].»
«Parmi les royaumes bien ordonnés et bien gouvernés, dit Machiavel, est celui de France, car les rois y sont soumis à une infinité de lois qui assurent la liberté du peuple[97].» Quoi! la liberté serait plus ancienne en France que la fameuse révolution? Pour ceux qui ne se paient pas de hâbleries et de viande creuse, c'est la servitude qui y est nouvelle. Le parlement de Toulouse, au XVe siècle, déclara que tout homme qui entrait dans le royaume en criant France! devenait libre; et, rapportant cet arrêt, l'historien Mézeray ajoute: «Tel est le royaulme de France que son air communicque la liberté à ceulx qui le respirent, et nos Roys sont si augustes qu'ils ne règnent que sur des hommes libres[98].»
Nous voyons ce que la révolution a fait des concessions forestières, des droits corporatifs, des franchises municipales et de la liberté de conscience; sa fraternité n'est qu'une curée; les fameux abus dont elle a mené si grand bruit sont remplacés par la tyrannie des basses influences; et quant à son égalité, autre «guitare», elle se résout en l'inégalité devant le juge et la mise hors la loi de la moitié de la nation. Qu'on nous ramène aux carrières de la Monarchie, aux grands siècles où tel de ses apologistes, réfutant un de ses détracteurs d'outre-Rhin, pouvait répondre avec un patriotique orgueil: «La constitution du royaume de France est si excellente qu'elle n'a jamais exclu et n'exclura jamais les citoyens, nés dans le plus bas étage, des dignités les plus relevées[99].» C'était le grand œuvre de la Royauté que le discernement des mérites et la juste récompense des services rendus à la Patrie; il faudrait une longue vie de labeur pour nombrer les familles sorties de la foule par la porte de l'honneur, et portées au pinacle par la Royauté justicière. Des villes même furent mises par elle à l'ordre du jour de la Nation, au rang de Noblesse, avec exemption perpétuelle d'impôts, comme Abbeville par Charles V[100], Dianières en Forez par Charles VII, Saint-Jean-de-Losne par Louis XIII; splendide rémunération de la loyauté, du courage, du dévouement au pays; glorieux et fructueux privilèges dont la révolution a fait table rase et du maintien desquelles ne se plaindraient sans doute pas, surtout en république, les populations intéressées. La Royauté voulait faire de la France une nation de gentilshommes, égaliser sur les sommets, au contraire de la révolution qui veut créer une aristocratie à rebours, égaliser dans les bas-fonds.