—Avec peu ou point d'argent!
—Es-tu pauvre encore?
—Moins que jamais! Car il faut te dire que je suis marié, que je parviens, aujourd'hui, tant bien que mal à gagner ma vie, celle de ma femme et du bébé qui va naître! Nous n'avons heureusement pas de vastes ambitions... Mais je suis dévoré et je meurs à petit feu quand je songe qu'une femme aussi distinguée que la mienne souffre de ma médiocrité... Quand je songe qu'elle aime la nature, la contemplation, l'étude, philosophe qu'elle est devenue avant l'âge, par suite de malheurs aussi grands que les miens, et que nous sommes cloués là!
—Dis donc, Darcy, interrompit tout à coup M. de Guermanton, veux-tu devenir agronome, forestier, draîneur, un aigle de comice agricole?
—Sans terre ni capitaux?
—Moi... j'ai une terre assez considérable en Morvan où je ne mets jamais les pieds, ni ma femme non plus... Aussi tout va cahin-caha... faute de l'œil du maître... Je t'en nomme, si tu veux, le régisseur avec des appointements que tu fixeras toi-même et la faculté de manger jusqu'au noyau les fruits du jardin... Ce pays perdu en pleine campagne, à deux lieues de toute habitation, s'appelle Rouchamp; tu pourras y vivre tranquille.
—Oh! s'écria Raymond, comme tu y vas! Mais tu vas me faire mourir de plaisir... Tu aurais dû ménager la transition entre les ténèbres de la cave et l'éblouissement du grand jour!
—Le mal va si vite!... Il est heureux que le bien aille aussi vite quelquefois!
—Tu es notre Providence! Mais là-bas, dans ce bienheureux Rouchamp, ma femme composera des nocturnes, car elle est grande musicienne et, moi, je rimerai des sonnets à ton intention! Une seule chose me manquera... ta présence!
—C'est une récréation que je pourrai te donner quelquefois... A propos... où demeures-tu?