Pauline, le croyant attendri, presque gagné, poursuivit:

—Il te faut bien comprendre, Raymond, que l'on n'est pas tout d'une pièce, surtout quand on est femme! J'étais heureuse quand tu parvenais, par tes soins, à me faire oublier qui j'étais... Et je l'oubliais souvent! Penses-tu qu'une fille perdue—ce que je ne suis pas, Dieu merci!—ne se sente pas un peu transfigurée lorsqu'un homme de valeur et de mérite, abusé par je ne sais quelle apparence, la traite comme une femme honnête et lui parle la langue des sentiments qu'elle a perdus? Eh bien, quand tu me disais: «Marguerite, je t'aime!» il me semblait que Pauline était bien positivement morte et que j'étais une autre ou une nouvelle femme! Mais tu pleures, mon pauvre Raymond... Ce que je te dis là n'est donc pas trop absurde? Enfin, je ne sais rien de mieux, moi, et je te dis tout uniment la vérité!... Je dois te rappeler aussi, Raymond, avec quelle insistance je te parlais à Paris de mon désir d'aller en Amérique avec toi... C'était toujours pour fuir mon spectre et jeter l'Océan entre nous et lui. Si nous avions fait cela, nous aurions tout évité... Mais survint ton ami Jacques de Guermanton et nous fûmes perdus! Je fus alors très près de te dire que je le connaissais depuis longtemps. Mais le souvenir même que j'avais conservé de ses habitudes me promettait qu'il ne mettrait pas deux fois dans sa vie les pieds à Rouchamp... D'ailleurs, du moment qu'il m'avait reconnue et qu'il gardait le silence, qu'il redoublait même d'instances pour nous envoyer en Nivernais, je me figurais qu'il voulait, sans rien dire, m'aider à demeurer Marguerite... N'avait-il pas assez fait pour mon malheur en me mariant au baron pour souhaiter de me faire une vie meilleure? Enfin ce n'est pas lui qui a livré mon secret, c'est le Destin! Si l'infortuné dont le sang a coulé ce matin, n'avait eu d'autre guide que M. de Guermanton pour trouver ma retraite, il n'aurait jamais su si je vivais encore seulement! Ah! cela, je le sais, car il m'est arrivé, quand j'étais institutrice, de faire à mon hôte d'autrefois, à ton ami, d'insignifiants aveux... Et jamais ils n'ont été répétés par lui, même à sa femme! C'est l'homme le plus sûr, comme le plus brave qui existe! Il n'y a point à se défier de lui! Raymond, malgré l'horreur des afflictions que je fais peser aujourd'hui sur toi, comme sur lui, ne me pardonneras-tu pas, comme lui m'a pardonné déjà?

—Le rôle de Jacques et le mien sont assez différents, répondit avec accablement Raymond Darcy. A supposer que je pardonne à Marguerite la dissimulation de Pauline, comment lui pardonner la tragédie où mon ami et sa famille se trouvent mêlés, en récompense de leurs bienfaits? Et moi-même enfin, de quel droit m'as-tu précipité dans la complicité d'un crime que j'ai ignoré jusqu'à la dernière minute? Tu m'as bien dit, il y a quelque temps, que tu étais une femme mariée, fugitive du toit conjugal, et je ne t'en ai pas voulu... Mais... une femme passant pour morte et pouvant devenir le pivot d'un scandale gigantesque!... Ah! je suis trop injustement malheureux! Je ne puis te pardonner, je ne sais plus seulement si je t'aime! Il y a des épreuves qui surmontent l'intelligence et le cœur.

—Qui donc aimera l'enfant que voici? demanda la jeune mère en désignant le petit Maurice heureux et insouciant. Qui donc prendra soin de lui si je disparais, broyée par la meule de la justice criminelle? Faudra-t-il qu'il souffre et qu'il meure, lui qui n'a point demandé à naître et qui est entré dans la vie sur la foi de ton amour? A-t-il un état civil? A-t-il des droits? Il n'a rien que ce qu'il attend du cœur de son père... Et si ce cœur se ferme pour moi, que lui restera-t-il? Une pitié négligente, ou, qui plus est, une aversion secrète. Il vaudrait mieux pour lui, alors, que la balle du baron, au lieu de m'écorcher l'épaule, l'eût atteint en plein cœur!

—Autre chose est, dit Raymond attendri, de te pardonner une action plus qu'étrange et d'abandonner un pauvre enfant qui est le mien autant que le tien! Lui, pourra toujours compter sur son père! Mais, je te le dis sans emportement comme sans faiblesse, je partagerai courageusement tes épreuves jusqu'au jour où la justice aura prononcé ton arrêt! Si elle t'innocente, tu souffriras que je cherche dans une obscurité lointaine l'adoucissement, sinon l'oubli de ce que tu m'as fait souffrir! Tu es pour moi la déception vivante du sentiment le plus fort et le plus profond que j'aie jamais ressenti! Tu n'as jamais partagé ce sentiment dans sa plénitude, et cela est affreux à penser! Tu m'as trompé, en fin de compte, et par là, tu nous as perdus tous deux!...

Là-dessus, Raymond se leva et sortit sans prendre garde au désespoir de Pauline, qui, froide en apparence comme une pierre, le suivit des yeux pour articuler ensuite ces seules paroles:

—Adieu la vie! adieu le bonheur!

De sa modeste demeure, Darcy passa au château et demanda à entretenir un moment M. de Guermanton.

Jacques parut, triste, sévère, mais voulant sourire quand même à son vieux camarade malheureux.

—Mon ami, lui dit Raymond, je ne demande pas à voir Mme de Guermanton. Mon seul aspect redoublerait sa peine qu'au surplus je partage, et au delà! Mais j'ai voulu te dire ceci: Le moins que je te doive, après t'avoir entraîné malgré moi et sans m'en douter dans les spirales d'un véritable enfer, est de t'annoncer que, à compter du moment où la justice aura statué sur nous, je cesserai d'administrer ce domaine. Ma présence à Rouchamp a toujours été un non-sens. J'avais consenti à y amener un ménage irrégulier, croyant que, dans cette Thébaïde, je ne gênais et je ne compromettais personne... Mais si j'avais pu penser que j'y amenais le malheur pour nous tous, j'aurais porté ailleurs mes tristes pénates! Il me reste à te remercier de tes infinies bontés, à t'offrir ma vie en échange du sacrifice irréfléchi qu'en vieux soldat, tu m'as fait ce matin de la tienne, en sauvant ma femme et mon enfant! Cherche et tu trouveras aisément un régisseur exempt des chaînes que je porte et des foudres qui me poursuivent! Il ne manque pas de gens honnêtes ayant un état civil en ordre et une situation régulière! L'important pour toi est de pouvoir oublier que tu as jamais eu un ami tel que moi, ami aussi funeste que le plus cruel des ennemis!