—Si vous aviez quelque motif sérieux de jalousie, croiriez-vous donc, dans votre myopie, remédier à tout cela en éloignant votre rivale? Croyez-vous tout conjurer en cachant, comme l'autruche à l'heure du danger, votre tête dans le sable? Mais en vérité, ma chère, je n'aurais point attendu jusqu'ici et je n'aurais point adopté la vie que je mène si j'avais voulu vous tromper! Paris est grand et, si je l'avais exigé, vous auriez consenti à y vivre! Or, vous savez sans doute que les distractions n'y manquent ni pour l'esprit ni pour le cœur. Cette Babylone a toutes sortes de petits jardins suspendus près des toits où l'on peut aller s'asseoir sans la permission de sa femme et tout à fait à son insu. La polygamie orientale y est poussée aux derniers raffinements. Ici, dans une maison de verre, sous la surveillance implacable de mes gens, je mène austèrement une vie austère. Une femme aimable, dont la présence est justifiée par une mission évidente, celle d'enseigner à nos enfants ce que—franchement—nous ne savons plus guère, cette femme, cette jeune fille, se trouve être de plus, pour nous, une compagnie agréable; et, par un coup de tête, vous la supprimez!

—Vous êtes le maître, monsieur, dit Jeanne entêtée dans sa résolution, mais en revenant sur ce qui a été dit ce soir, vous outrageriez la mère de famille. Faites maintenant ce qu'il vous plaira.

—Un retour aimable, un repentir ne peuvent émaner que de vous. Ainsi le veulent les convenances.

—Ne comptez pas sur moi pour me dégager, mon ami. Je ne saurais que me taire et vous obéir.

—Un tiers imposé par ma volonté, dans le ménage, deviendrait un perpétuel sujet de discorde. Or, je veux la paix!

Jeanne sourit imperceptiblement. Elle avait bien songé à cela et elle connaissait le respect classique de son mari pour la dignité conjugale.

—Après tout, dit-elle, ce n'est pas un sort si digne d'envie que celui de Mlle Marzet. Que voulez-vous que devienne à la longue une fille de vingt ans pleine d'idées romanesques, de passions inassouvies, de diables bleus, en face de deux enfants faisant des gammes et traçant des bâtons sur du papier réglé? Si vous êtes l'ami de Mlle Marzet, vous devez avoir pitié d'elle et désirer pour elle autre chose. Si vous n'êtes que son ami désintéressé, vous devez désirer qu'elle se marie. Cherchons ensemble, aidons-la à trouver un époux. Nous aurons travaillé tous deux à une bonne action et votre attachement pour elle y trouvera son compte.

—Ah! vous croyez, dit Jacques d'un ton de persifflage, avoir tout fait pour le prochain en lui mettant la corde au cou? Epousez donc n'importe qui, et tout sera dit sur votre destin! C'est ainsi que finissent les romans et les pièces de théâtre, il est vrai, mais le moment où la toile tombe est celui où commence, bien souvent, le vrai drame, le drame sans témoins, le drame sans littérature où l'on conjugue en tournant les pouces: Je m'ennuie, tu t'ennuies, il s'ennuie, nous nous ennuyons...

—Vous devenez tout à fait galant! s'écria Jeanne, de sa voix de tête. Vous me feriez aussi à la longue conjuguer ce verbe-là!

Jacques revint-il à de meilleurs sentiments, ou persévéra-t-il dans sa colère?