Ils dînèrent sans manger, comme au théâtre, et comme au théâtre, ils se parlèrent sans penser.

A peine au dessert, le baron dit tout haut:

—Les tristes émotions de cette journée paraissent, mon amie, vous avoir éprouvée autant que moi-même. Peut-être désireriez-vous goûter de suite un peu de repos?

Pauline ayant fait un signe d'assentiment, il continua, s'adressant au valet:

—Qu'on s'assure de la clôture des portes et des barrières et qu'on m'apporte les clefs dans ma chambre. Madame va se retirer dans la sienne... Veillez à ce qu'il y ait grand feu dans l'une et l'autre et que le jardinier lâche les chiens avant d'aller dormir!

Là-dessus, il se leva, offrit son bras à la baronne avec autant d'empressement et de grâce que pour l'amener dans la salle à manger.

Du tour encore ouvert par lequel on passait les plats, Victorine lança au couple déjà désuni un regard de haine et de triomphe.

Peu après, il se fit un grand silence, à peine troublé par le tic tac d'une vieille horloge à poids, aux rouages énormes, dont la dent rongea lentement les heures de cette nuit sans sommeil et sans amour.

Pauline la passa sans se déshabiller, accoudée plutôt que couchée sur son lit et l'oreille au guet en dépit des assurances que lui avait réitérées le baron en lui souhaitant bonne nuit.

La pauvre fille avait lu des romans où des forçats du temps de la marque se trahissaient, après des années de bonheur conjugal, par quelque accident dramatique ou vulgaire, comme la soudaine invasion d'un gendarme ou la déchirure d'une chemise qui mettait leur épaule à nu...