—Il paraît que tu as une petite fille, un amour d'enfant?
—Oui, ma petite Zézette! Sa mère va nous l'apporter tout à l'heure. Mais, savez-vous, madame Louise, que vous ne changez pas; vous êtes aussi fraîche, aussi jeune que la dernière fois que je vous ai vue, le jour de mon mariage, si je me souviens bien.
—Ça n'empêche pas que je frise la quarantaine... Tiens, regarde-moi celui-là, ajouta-t-elle, en lui désignant son fils, en voilà un qui ne me rajeunit pas. Heureusement que je m'y suis prise de bonne heure... Ça fait que comme ça, il n'a pas trop honte de sa mère. Et pourtant ce n'est pas faute d'avoir eu des misères... Ah! c'est dur, un métier comme le nôtre!
—Oui, Jean m'a dit un mot de tout ça... Vous n'avez pas eu de chance?
—Si, j'en ai eu de la chance, et beaucoup... pour arriver où j'en suis, étant partie de rien; mais, il y a deux ans, je ne connaissais que le beau côté de la chose. Depuis, j'ai payé ma veine... Il paraît qu'on ne peut pas toujours être heureux... Ça a d'abord été cette canaille de Boyau-Rouge, un homme dont j'ai fait la situation, pour qui je me suis sacrifiée, c'est le mot... qui me quitte, m'enlève mes pensionnaires et organise une concurrence à deux pas de moi. Puis, mon bonhomme de mari... encore un qui sans moi serait resté dans la crotte et à qui le bon Dieu ferait une belle grâce en l'appelant à lui... Le voilà maintenant paralysé, impotent, placé dans un hospice, où il me coûte les yeux de la tête. Je ne regrette rien, parce qu'après tout il est mon homme, et je ne fais que mon devoir en l'assistant... Enfin, c'est la Préfecture, à qui il est venu des scrupules sur le tard, et qui me fait mistoufle sur mistoufle. Non, là, vraiment, le bon Dieu n'est pas juste et je n'ai pas mérité tout ça! Je fais un métier reconnu, je paye patente... Ne dirait-on pas, à entendre ces messieurs, que je débauche les petites filles de douze ans!
—Vous en reviendrez, madame Louise, vous en reviendrez et nous vous y aiderons! fit le dompteur, mais en attendant, dînons!
En ce moment la porte s'ouvrit et Amélie parut, les yeux un peu rouges, très simplement mise et portant la petite Zézette dans ses bras.
Elle s'arrêta sur le seuil et son regard se porta immédiatement sur Louise Tabary.
Un instant les deux femmes se toisèrent; enfin Louise se leva et s'avança au-devant de la jeune femme.
—Bonjour, ma chère amie! fit-elle en lui tendant les bras. Ça me fait bien plaisir de vous voir... J'espère que vous avez un joli bébé!