Les musiciens allemands, qui ne coûtaient rien ou à peu près, remplacés obligatoirement par des musiciens français, qui exigeaient des six francs par jour, et cela sous peine de voir la baraque démolie par les patriotes indignés.
Augmentation des frais, diminution des recettes, tel était le bilan du Voyage.
Et encore, il ne venait d'examiner que le petit côté de la question.
Voilà que maintenant l'industrie foraine au lieu de rester l'apanage d'un petit nombre d'individus ayant mêmes origines, mêmes goûts, mêmes idées, comme dans son temps, venait de s'augmenter d'un certain nombre d'adhérents, dont la venue allait, à brève échéance, causer la ruine des entrepreneurs de petits spectacles.
Des compagnies françaises et anglaises se formaient tous les jours avec un gros capital et montaient avec un luxe que ne pouvaient atteindre les anciens du Voyage, des établissements éclairés à la lumière électrique, dorés, marchant à la vapeur, avec un personnel en livrée, des caissiers, des contrôleurs, des surveillants, etc., de véritables administrations, quoi!
Et ils s'installaient sur les emplacements les plus favorables avec la complicité du placardier (délégué au placement), des commissaires de police, des municipalités qu'ils couvraient d'or, au grand détriment de ceux qui occupaient les mêmes places avant eux.
C'étaient les bateaux «Mer-sur-Terre», grands comme de véritables chaloupes, des chevaux mécaniques, grandeur naturelle et marchant au galop, des «Courses en ballons», un tas d'innovations dont se passaient bien nos pères et qui tuaient l'industrie des petits, comme les grands magasins menacent tous les jours d'englober tout le commerce parisien...
—Ainsi va la vie, les gras mangent toujours les maigres! Et depuis leur intrusion, plus moyen d'avoir une place, sinon à la gauche du Voyage, et le mètre carré se paye des sommes exorbitantes. Ils ont eu beau augmenter et doubler le prix de leurs places, le public se presse dans leurs baraques, attiré par la nouveauté, et délaisse les anciens. Ce sont eux, les nouveaux venus, qui, par leur flas-flas, nous ont mis à dos une partie de la population. C'est depuis qu'ils ont envahi le Voyage qu'on a fondé la Ligue anti-foraine, qui ne tend rien moins qu'à obtenir qu'on nous chasse en dehors des fortifications. Alors, du coup, ça sera la ruine!... Déjà le public, par le luxe auquel on l'a habitué, ne prend plus le même plaisir à nos spectacles modestes, bientôt si ça continue, il les délaissera complètement... Alors ce sera la misère complète... Pas de recettes, pas de pain à donner aux gosses! Et pourtant faut manger tous les jours... Et on vient trouver le père Vermieux: «Père Vermieux! Voyez notre situation... Vous savez ce que c'est... le métier ne va pas... Je sais plus comment faire... Vous ne pourriez pas me prêter cent francs!» Et le père Vermieux, bonne bête, y va de sa bonne galette... sans savoir si elle lui rentrera jamais... Et il en a comme ça sur tout le Voyage! Ah! mon vieux Chausserouge, c'est rudement triste tout de même pour moi, quand je me vois obligé, pour rentrer dans mes fonds, de faire vendre... De pauvres diables souvent, qui savent pas où coucher le soir... Mais pourtant faut être juste, je peux pas me mettre sur la paille. Et on dit comme ça, je le sais:
«—Oh! le père Vermieux, c'est une vieille crapule!» Crapule! pas tant que ça! Et tous ceux qui font les malins seraient rudement embarrassés s'ils ne m'avaient pas! Seulement si je veux continuer à me rendre utile à mes anciens confrères, faut que j'en garde le moyen, faut que je me réserve et que je prenne mes précautions, pas vrai? Tout ça, garçon, pour arriver à te dire que je ne doute pas de ta bonne foi et de la bonne volonté, mais dame! dix mille balles, ça me donne à réfléchir...
—Mon établissement, père Vermieux, vaut quatre ou cinq fois la somme et je ne fais que traverser une crise...