Elle ferma les yeux, tourna la tête, ses doigts se détendirent et elle fut prise d'un hoquet qui s'affaiblit graduellement.

A cinq heures du soir, tandis que le soleil disparaissait à l'horizon, Amélie Collinet s'éteignit doucement, après une agonie de deux heures.

Bien que ce fût là un dénouement prévu, attendu depuis longtemps, Chausserouge ressentit une douleur profonde.

Par le vide qu'il se sentit tout à coup au fond du coeur, il comprit quelle grande place, malgré le rôle effacé que paraissait jouer la jeune femme, Amélie tenait dans son existence.

C'était au fond son égoïsme d'homme faible qui se révoltait. Ce qu'il perdait aujourd'hui, c'était la compagne fidèle qui trouvait toujours une parole d'encouragement après chacun de ses malheurs, qui s'était toujours efforcée de lui rendre facile et aimable la vie commune, en lui épargnant mille soucis.

Maintenant qu'il allait être réduit à ses propres forces, seul pour penser à tout, même aux détails intimes de la vie de forain, puisque Zézette, qui atteignait à peine sa douzième année, était trop jeune pour qu'il pût s'en remettre complètement à elle, la caravane allait lui sembler bien grande et il allait comprendre seulement l'étendue de sa perte.

Repassant ensuite dans sa mémoire la conduite qu'il avait tenue, depuis son mariage, il se demanda, comment il avait pu infliger à une créature si douce, si dévouée, un pareil martyre...

Il se souvint avec horreur de ce jour où il avait osé lever la main sur elle, là-bas, sur cette esplanade des Invalides où elle avait, en plein hiver, passé des heures à l'attendre?

N'était-ce pas là qu'elle avait pris les germes du mal qui l'emportait aujourd'hui?

Ainsi il était la cause de cette mort, qui venait mettre le comble à tous les malheurs qui fondaient sur lui sans relâche...